Périple d’une jeune musicienne qui se cherche (3)

Le lendemain matin, je prend quelques instants pour essayer de m’enthousiasmer de la nouvelle journée qui s’annonce, mais je n’ai aucun projet pour les jours à venir, ni même pour la semaine suivante.

Je devrais travailler mon instrument, mais n’éprouve plus de plaisir à jouer. Je devrais essayer de trouver d’autres annonces auxquelles répondre pour chanter dans un groupe, mais n’y croit plus.

Ce n’est pas fait pour moi.

J’ai besoin d’argent, mon compte épargne saigne de plus en plus fréquemment, mais je ne veux pas reprendre un travail tout de suite. Je me suis laissée un an pour essayer de concrétiser mes espoirs, mais les aides sociales pour vivre, ça limite les dépenses, et j’ai beau avoir épargné un peu d’argent pour les coups durs lorsque j’étais encore salariée, la situation ne peut plus s’éterniser très longtemps.

Mais là, j’ai besoin de me faire du bien.

Alors je sors de chez moi en empoignant résolument ma carte bancaire et me dirige droit vers le magasin de musique le plus proche.

Suivant la logique du « de toute façon j’aurais bientôt plus de sous donc autant en dépenser plus que de raison », ( j’ai toujours dit que l’on vivait comme l’on buvait sa bière) je fais un tour d’horizon du magasin, et suivant l’impulsion du moment, attrape une guitare, passe à la caisse, sûre de mon choix sans l’avoir essayée. Juste parce qu’elle rentre dans mon budget et que je la trouve jolie.

Il ne m’en faut pas plus.

Ce n’est qu’un achat compulsif après tout, et je connais un tas de nana qui mettent plus dans une paire de chaussures qui ne sortiront de leur placard qu’avec La jupe assortie de leur garde-robe.

Et si je réfléchis, je n’achèterais pas cet instrument, je resterais raisonnable, et là, je ne veux pas être raisonnable. Je veux me faire plaisir, je veux retrouver le plaisir de jouer.

Je pense à tous mes problèmes du quotidien, et réalise dans un éclair de lucidité qu’à force de m’inquiéter pour tout, je ne laissais plus la place au plaisir, et que faire de la musique sans plaisir n’était pas possible.

Quel message envoie-t-on à celui qui écoute si l’on apprécie pas de jouer ?!

Ma pensée ancrée sur cette certitude, je laisse la peur d’éventuels soucis financiers futurs de côté et tape énergiquement mon code de carte.Un petit frémissement me chatouille l’estomac lorsque je regarde le montant affiché sur le reçu, aussitôt jugulé en froissant le petit papier que je fourre au fond de mon sac, afin qu’il rejoigne ses semblables dans le néant de sa poche.

Je n’ai jamais eu particulièrement envie de faire de la guitare. Je dirais même que c’est un des instruments qui m’intéresse le moins. Mais il est transportable, permet de s’accompagner sur une chanson, et surtout, je n’y comprend strictement rien, ce qui m’évitera de me juger au fur et à mesure de mes velléités créatives.

Je retourne dans mon antre, très satisfaite et ravie comme une gamine à noël.

Je récupère une tablature sur un site et me plonge dedans pendant deux petites heures. Très vite je m’ennuie, et en plus, j’ai mal au doigts.

Mais quelle idée ai-je eu d’acheter une guitare !

Jetée sur le lit sans plus de délicatesse, elle me regarde, les cordes frémissantes, me conjurant de lui laisser encore une chance. Je la tripote sans conviction pendant une demi-heure encore, sans chercher à jouer quelque chose de concret, essayant juste de comprendre la logique de l’animal. Je forme des accords tant bien que mal en tordant mes doigts pour essayer de faire sonner les cordes, ne me basant que sur mon oreille, laissant de côté les tablatures qui m’exaspèrent.

Cette torture obsessionnelle s’arrête soudainement lorsque je m’entend jouer quelques notes qui m’émeuvent. Ce n’est qu’un enchaînement de deux secondes, mais je le trouve beau.

Je le joue et le rejoue, oubliant la douleur de mes doigts cisaillés et me laissant emporter dans la mélopée.

De la torture je suis passée à l’extase de l’obsessionnel. A ce moment précis, ma vie se résume à ces deux petites secondes de musique, elles en sont l’apogée, la transcendance, le tout. J’ai l’impression que tous mes instants n’avaient pour but que de me mener à ce moment.

Mes doigts dérapent et je réalise que cette erreur s’enchaîne très bien avec la ritournelle que je faisais tourner. Je continue cette sacrée boucle infernale en intégrant ma nouvelle trouvaille.

Petit à petit, je fouille pour trouver d’autres sons qui viennent enrichir ma boucle, m’amuse à changer ma rythmique, jusqu’à ce que j’arrive à un ensemble cohérent d’environ trois minutes.

Je pose la guitare, inspire un grand coup, comme si j’avais passé les trois dernières heures en apnée.

C’est d’ailleurs l’impression que cela me donne.

Je sors d’une longue apnée au fin fond de l’univers.

J’ai la sensation d’avoir découvert une nouvelle planète.

J’ai composé ma première musique ! Ce n’est bien sûr pas technique, ni très original, mais ça vient de moi, et ça me plaît.

Je rejoue mon « morceau » d’innombrables fois, et commence à entendre une petite mélodie qui se greffe peu à peu dessus, se transformant petit à petit en mots chantés d’une manière aléatoire. Ils arrivent, décousus, ne formant pas encore de phrases, ne donnant même pas l’impression d’être voués à être liés.

Puis la magie opère, et le texte se forme de lui même. Je peaufine après coup, arrange quelques maladresses et prend un instant pour contempler ma création. Les yeux brillants, je m’extasie sur l’incroyable miracle.

Le verrou a sauté.

Je sors fièrement de notre petit appartement pour trouver âme qui vive à qui jouer mon morceau. Le fait que je ne sache pas faire sonner ma guitare pour un sou ne me gêne absolument pas. Je ne suis que bonheur et fierté.

Je m’arrête au bar du coin et chope le premier pilier de bar de mes connaissances qui croise mon chemin. On se pose à une table avec la tournée qu’il a tenu à payer, et je sors ma toute nouvelle guitare. J’interprète fièrement ma chanson, un gros sourire idiot collé sur le visage. Mon ami pochtron me félicite sur le fait d’avoir composé une chanson à peine quelques heures après avoir touché une guitare pour la première fois.

Tiens, ça me percute. C’est vrai que c’est plutôt cool. Montée d’ego, je m’auto-satisfais encore plus. Le patron a l’air de penser que mon air de conquérante mérite bien un second verre. Deuxième tournée.

Décidément, aujourd’hui est un grand jour où tout peut arriver. En général, il est assez pingre.

L’arrivée d’un nouvel habitué me relance dans l’interprétation de mon œuvre. Je ne m’en lasse pas. Le nouvel habitué paye sa tournée.

Moi, c’est ma tête qui commence à tourner.

Je crois que la soirée a continué sur le même schéma, à la différence près que je jouais de plus en plus mal, rapport au degrés d’alcool qui s’élevait.

Je m’aperçois de quelques taches sombres sur mes cordes, et après une analyse complexifiée par mon état d’ébriété, je réalise que ce sont des taches de sang, et qu’elles viennent de mes doigts lacérés par les cordes.

Il est temps que je rentre.

Je m’endors immédiatement après avoir fait un gros câlin à ma guitare.

Je crois avoir entendu mon piano pleurer dans la nuit, mais je planais bien trop haut sur mon petit nuage pour lui remonter le moral.

Le lendemain matin, à peine ai-je ouvert les yeux que je me jette sur ma guitare. Je rejoue ma chanson, puis repars en explorations le long du manche. Je commence à appréhender les possibilités rythmiques de l’instrument, commence a plaquer deux accords très simples à jouer et à m’amuse à changer ma façon d’utiliser ma main droite, transformant la guitare en hybride de percussion. Tour à tour grattant les cordes et frappant sur la table (celle de la guitare, pas de la cuisine bien-sûr) je commence une nouvelle chanson, étonnée par cette soudaine volubilité musicale. Là où devant mon piano je restais silencieuse, la guitare m’avait rendue prolixe.

Je ne m’arrête pas, continuant inlassablement à gratter, les plaies de mes doigts se ré-ouvrent, et pourtant je ne m’arrête toujours pas.

Les heures de repas s’enchaînent mais je ne m’arrête pas.

Le soleil se couche, mais je ne m’arrête pas.

Le sommeil me prend mais je ne m’arrête pas.

Le sommeil gagne finalement et je me dis que cette journée n’a duré qu’une fraction de seconde mais qu’elle sera éternelle. Je m’endors dans une béatitude totale sans même prendre garde aux gémissements de mon piano.

Mon deuxième réveil aux côtés de ma nouvelle amoureuse commence à peu près comme la veille. Je me lève et l’empoigne délicatement, la caressant tendrement, la faisant gémir, dans une transe haletante, passant de délicats frottements sur ses cordes tendues à de douces tapes sur ses parties charnues pour marquer le rythme régulier de nos échanges. Les moments de douceurs succèdent aux envolées endiablées, et ma guitare ne fait plus qu’un avec moi.

Puis, cet état de communion commence à se ralentir, je fatigue, j’ai faim, et je l’abandonne honteusement sur mes draps froissés.

Je vais m’engloutir un gros bol de cerises bien juteuses et décide d’aller me balader dans la ville pour me changer les esprits. J’ai trop de questions en moi même sur les raisons de cette soudaine lâchée de ma créativité pour vouloir m’écouter. Un petit verre en terrasse pour regarder les gens passer me fera le plus grand bien.

J’embarque ma gratte sans cérémonie et vais me caler sur une petite terrasse isolée dans la vieille ville. Je me commande un jus de fruit frais kiwi-orange-cannelle. Au bout de quelques minutes, je ne tiens plus, j’ai envie de jouer.

Faisant fi des autres personnes attablées, je sors ma compagne du moment et me lance dans l’accomplissement de mon nouveau rituel.

J’entends quelques applaudissements à la fin de la première chanson, relève la tête, étonnée, et découvre mes voisins me regardant avec un gros sourire. Apparemment, cet interlude musical leur a fait plaisir, alors je me lance dans la deuxième avec enthousiasme, heureuse de partager ce petit bout de moi avec d’autres êtres humains.

Peut-être était ce ma fraîcheur qui leur a plu à ce moment là, mais pendant longtemps, je n’eut plus d’auditoire aussi attentif. Je ne réfléchissais pas à comment jouer, interpréter, faire accepter ma musique. Je jouais avec plaisir.

Je commençais à percevoir la route que je voulais emprunter, et décidais fermement que les soirées dansantes des campings se passeraient de moi. Plus d’auditions navrantes, plus de cerveau lobotomisé.

J’allais m’atteler à la tâche de la composition, et sentais au fond de moi même que ce premier pas pourrait m’emmener à composer aussi avec mon piano un jour.

En attendant, j’utiliserais cette guitare et ressortirais mon vieux pote l’accordéon.

Jouer dans la rue était une idée qui me plaisait, je ne savais pas si j’allais y arriver, mais j’allais essayer.

********************************************

Cela fait quelques heures que je fais les cent pas avec ma guitare dans la rue principale. Il y a d’autres artistes en train de jouer, et je ne sais pas comment faire pour sauter le pas moi aussi.

Il y en a bien deux qui, après m’avoir vu tourner en rond pendant dix minutes sur un espace de 2m², m’ont proposé de m’installer à leur place pour me lancer. Mais bien sûr, c’est le moment où Peur Bleue, mon fameux alter-ego peureux, a pris le contrôle de ma langue pour leur balancer un « euhveujese » obscur qui n’eut comme réponse qu’un haussement d’épaule. Les deux musiciens font demi-tour et recommencent à jouer. Je viens de louper une belle occasion.

A la fin de leur set, ils reviennent me parler pour me conseiller d’aller jouer au marché, le dimanche matin.

Ce serait, selon leurs mots, moins stressant pour une première.

« D’accord, si vous le dites. »

C’est tout ce que j’ai trouver à dire.

Mon trouillomètre est descendu sous zéro, et ça n’a pas tendance à me rendre très bavarde, mais quand même. Là, j’ai juste l’air d’une petite fille méritant de se prendre une bonne correction pour apprendre la politesse.

Je sauve la face en étirant les coins de ma bouche dans ce qui pourrait passer pour un sourire, pas très aimable, mais un sourire tout de même, et à plus ou moins articuler quelque chose qui ressemble à un remerciement.

Heureusement, ils n’ont pas l’air susceptibles. A vrai dire, ils ont même l’air amusés.

Je me fais la remarque que j’avais du louper ma vocation. Apparemment, j’ai tout du clown refoulé.

Cela faisait une semaine que je ne jouais mes deux compositions que pour les murs de ma chambre, qui d’ailleurs me donnaient la sensation d’être exaspérés, et que je martyrisais mon Vieil Accordéon dans tous les sens pour essayer d’en tirer quelque chose.

Je savais pourtant maintenant que je pouvais créer, mais il s’obstinait à ne me livrer que des couacs insupportables, ou des enchaînements périmés qui n’avaient de sens que pour quelqu’un qui n’aurait jamais, au grand jamais, écouté de musique.

Devant cette certitude que la capacité créative était en moi, j’avais inconsciemment augmenté le niveau de mes attentes, et me retrouvais donc à nouveau bloquée par ma peur.

Encore.

Je maîtrisais assez bien Vieil Accordéon maintenant, et pouvais donc facilement juger la qualité intrinsèque de mes tentatives de composition. Ce qui, en l’occurrence, était plus un handicap qu’un point positif.

Soit, mes chansons à la guitare ne feraient sûrement pas le poids face à quelqu’un qui s’y connaissait, mais au moins, je ne m’en rendais pas compte. Et j’étais donc libre face à elle.

Mais Vieil Accordéon et moi, on se connaissaient depuis bien longtemps, même si je ne le sortais pas très souvent. Et il ne se gênait pas pour me donner son opinion sur ce que je lui faisais jouer.

« piètre »

« basique »

« ridicule »

Du coup, je m’étais fâchée avec lui et l’avait remisé à nouveau au fond de son placard.

Bien fait pour lui.

Forcément, déjà que je tremblais à l’idée de jouer dans la rue, le fait de n’avoir que deux chansons, de surcroît sur un instrument que je ne maîtrisais pas, ne m’aidait absolument pas à sauter le pas.

Parce que bon, les jouer devant une salle de gens alcoolisés dans un bar de mon quartier, c’était quand même vachement plus facile…

Mais je persistais dans mes tentatives de représentation et continuais pendant trois jours à user le bitume de la rue principale.

Sans succès je dois le dire.

Sûrement exaspérés de me voir tous les jours passer et repasser devant eux, mes deux nouveaux amis musiciens prirent sur eux et m’attrapèrent par le bras, tout en hurlant à la ronde qu’une nouvelle venue allait se lancer pour leur présenter ses chansons.

Et me voilà, guitare à la main, sans trop savoir comment j’étais arrivée là, face à un petit attroupement intrigué par la scène.

Je déglutie, en ayant l’impression que ma salive était devenue une glu extra forte me collant le palais, et ouvre tant bien que mal la bouche pour me présenter. Je déballe tout, ma peur, ma nouvelle découverte de la guitare et de la composition, dans une sincérité qui amuse et met mal à l’aise tout à la fois les gens devant moi.

Ils n’osent plus partir tellement mon angoisse est perceptible.

Alors je me lance.

Je commence à jouer les premiers accords, et au moment de lancer mon chant, je m’arrête brutalement. Trou de mémoire. Il ne manquait plus que ça. Les gens commencent à me prendre en pitié, et m’envoient une salve d’applaudissements gratuits pour me rasséréner.

Je prend une grande inspiration et me remet à jouer. Cette fois, le texte arrive au moment opportun et j’arrive à interpréter le morceau d’un bout à l’autre. Les passants ont l’air plutôt étonnés. Je pense que vu ma confiance en moi, ils s’attendaient à quelque chose de bien pire et sont donc plutôt satisfaits et émus d’avoir assisté à ma première.

Mes deux sauveurs musiciens se rengorgent, fiers d’avoir pu lancer cette petite chose effrayée qu’ils voyaient déambuler depuis quelques jours.

J’entame ma deuxième chanson avec plus d’entrain que la première et lorsqu’elle se finit, j’ai l’impression qu’elle n’a duré que quelques secondes. Les gens sont ravis et en demandent plus. Et je ne peux rien leur offrir de plus. La gêne revient au galop, je rougis, et m’empêtre dans des excuses et des explications vaseuses, dans un flot déversé par mes êtres intérieurs tous en même temps.

Heureusement, aujourd’hui, devant l’exploit que je viens de réaliser, mon public est conciliant et m’offre une dernière salve d’applaudissements et de mots d’encouragements. Ils garnissent généreusement mon chapeau, comme pour me dire de continuer sur cette voie, et chacun repart pour vaquer à ses occupations.

Je reste seule sur le trottoir, tentant de reprendre mes esprits, à la fois fière de moi et totalement perdue.

Les deux musiciens se rapprochent de moi et me font une accolade en me félicitant. Apparemment, ils s’attendaient eux aussi à quelque chose de bien plus atroce que ce que je venais de faire. Le plus grand décide que cet instant mérite d’être fêté, et nous partons tous ensembles, nos instruments sous le bras, à la terrasse d’en face pour boire une bière, que le patron, qui a assisté à ce moment de gloire, décide de nous offrir.

Je fais donc connaissance avec eux autour d’une mousse, et nous passons une demi-heure à nous raconter nos différents parcours. Ils m’expliquent que même pour eux, qui pratiquent pourtant la rue depuis quelque temps déjà, il n’est jamais facile de se lancer. Que si je décide de persévérer dans ma route d’artiste de rue, je devrais aussi apprendre à vivre avec ce stress préalable, et qu’au final, le plus dur, c’est juste de se lancer. Qu’au bout d’un moment, seules les premières notes seront difficiles, et qu’une fois que je serais en train de jouer, j’oublierais tout et me contenterais de donner du bonheur aux passants.

Cette remarque s’est d’ailleurs ancrée en moi et m’a permis de comprendre l’essentiel.

Ou tu joues pour ton ego, parce que tu veux l’approbation des autres pour savoir ce que tu vaux, ou tu sais ce que tu vaux, et tu joues pour donner de la joie à ceux qui veulent t’écouter, ou tout simplement pour ton propre plaisir.

Je reste fixée sur la mousse qui se désagrège lentement dans mon verre.

Et lorsque je recroise les regards de mes deux acolytes, c’est un sourire sincère et spontané que je leur offre, pour la première fois. Je sais que j’ai encore plein de choses à apprendre sur ce métier si mal vu qu’est l’art de rue, mais je comprend qu’en gardant cette phrase comme fil conducteur, je ne me perdrais pas dans une vaine recherche égocentrique de l’approbation universelle.

A ce moment là, le poids qui ne me quittait pas depuis quelques jours disparaît comme par magie de ma poitrine.

A ce moment là, je comprend que mon vrai premier pas dans la rue n’était pas cette représentation, mais cette compréhension.

On se quitte en se disant à demain, et je rentre chez moi pour macérer dans mes réflexions toute la nuit.

Au réveil, je me jette sous la douche pour nettoyer mon corps et mon esprit, laissant mes épaules se délaisser de la charge émotionnelle que je leur imposais depuis si longtemps. Fin de la macération, je suis à point. Je me penche sur le sujet de mon manque de répertoire, et après quelques vains essais pour composer une nouvelle chanson sur ma guitare, de guerre lasse, je laisse Vieil Accordéon ressortir de sa prison et me proposer les résidus de répertoires que nous avions déjà exploré ensemble au Portugal. J’arrive assez rapidement à remettre en place quelques pièces bien connus du répertoire traditionnel et ressort pour rejoindre mon nouveau lieu de vie : le centre-ville.

J’entend mon piano râler lorsque je ressors sans l’avoir ne serait ce qu’effleuré depuis des semaines.

Tant pis pour lui, il n’avait qu’à être plus mobile.

Cent pas, boule à la gorge, hilarité de mes deux compères puis finalement je me lance, piquée au vif.

Autant la veille, intrigués par la mise en scène qui avait précédé ma première lancée, les gens s’étaient intéressés à ma prestation, autant ce jour là j’aurais pu ne pas être là que ça n’aurait rien changé. Les passants se contentent de faire ce qui les définit ; ils passent.

Je dois faire un effort quasi surhumain pour ne pas arrêter en plein milieu de mon set.

Les pensées se bousculent en moi pendant que je joue, et je dois redoubler de concentration pour garder une certaine musicalité dans mon jeu. Je me sens ridicule et, comble de l’humiliation, un groupe de jeunes me dévisagent en s’esclaffant. Je les entends pérorer jusqu’à ce qu’ils disparaissent, obnubilée seulement par leur mépris affiché. Je ne remarque même pas les personnes paraissant apprécier ma présence sans pour autant s’arrêter.

Je repense à la conviction de mes deux musiciens, qui affirmaient pourtant que, passé les premières notes, tout coulerait de source.

J’arrive à remettre en question mes choix simultanément à la mise en pratique de ces fameux choix.

Je me dis que je ne suis pas faite pour ça, que si c’était vraiment ma voie, les gens s’arrêteraient, sidérés par ce qu’ils entendaient.

En gros, je suis exactement en train de faire ce contre quoi ils m’avaient mis en garde la veille : j’essaye de me faire aimer au lieu de donner ce que j’ai à donner sans soucis de mon ego.

Je finis mon tour en sueur, douloureusement touchée par le retour quasi inexistant de mon travail. Je n’ai réussis qu’à amasser quelques centimes insignifiants, et je fais l’erreur de croire que cette quête reflète la qualité de mon travail. Je me retire, m’installe sur les marches d’un immeuble de pierre et me laisse aller aux larmes qui envahissent ma gorge.

Je ne sais plus ce qui m’a fait croire que j’étais capable de survivre à tout cela. Je ne sais plus quelle est l’impulsion première qui m’a poussée à sortir présenter ce fouillis musical issu de mes tripes. Tripes qui, en passant, me donne l’impression de s’être encore une fois emmêlées les unes aux autres.

Mes deux mentors viennent me lancer quelques mots de réconfort, persuadés que les choses ne pourront que s’améliorer. Apparemment, il n’y aurait rien de bizarre à ce que je ressens. Ils repartent jouer, et moi je regagne mes pénates en traînant des pieds.

Zut, zut, et re-zut.

J’ai besoin de m’éloigner de tout ça et de prendre du recul. Je sais très bien que je n’aurais pas le courage de revenir le lendemain. Je me jette sous la couette à peine arrivée dans ma chambre et fais un gros câlin à mon nounours, le fidèle gardien de mes nuits et de mon cœur.

Je n’ai croisé aucun de mes colocs, et me suis contentée de leur laisser un mot, sur la table, les priant poliment de ne pas me déranger:

« Je ne suis là pour personne. Laissez moi sombrer au fond de mon trou. Ne pas approcher, sinon je mords. »

Il est temps que j’aille voir ailleurs si j’y suis. Parce que ça fait longtemps que je me cherche, et pour l’instant, je n’ai pas trouvé qui que ce soit qui pourrait être moi je crois.

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