Périple d’une jeune musicienne qui se cherche (6)

Ceci est la sixième et avant-dernière partie des aventures de notre musicienne!

Qui voit?

Je suis assise dans la rue à regarder les gens courir.

Je crois qu’ils courent parce qu’il pleut…

La pluie ruisselle très doucement sur mon visage mais n’est pas assez puissante pour que je sois trempée. Je me demande pourquoi tous se cachent sous leur parapluie. Pourquoi courent-ils vraiment ? Est-ce pour échapper à cette légère bruine, ou fuient-ils quelque chose de plus important ? Mon esprit divague, se ballade autour de moi, observe, décompose la moindre image, le passage piéton rendu glissant par l’humidité ambiante, les pavés scintillants de mille et une gouttelettes, les gens, leur regard crispé…

Ils sont pressés.

J’en vois bien un qui court pour le plaisir, même sous la pluie. Mais au fond, court-il parce qu’il aime ça, ou parce qu’il le FAUT. A-t-il choisi d’accepter la pluie sur lui car il apprécie sa caresse, ou est-il sorti faire son footing à cette heure là car dans son emploi du temps surchargé, le créneau midi-treize heure est celui dédié au sport ?

Je détache à nouveau mon attention du coureur, laissant la percussion de ses pieds contre la terre s’éloigner de mon champs de perception. Je reste là, laissant mes pensées s’imprégner du moment, me laissant envahir par les sensations de l’instant. Je quitte momentanément l’état d’être pour me plonger dans le tout. Je ne suis plus là, et je suis partout à la fois.

L’euphorie me rend joyeuse et je ris.

Quelques passants pressés me jettent un coup d’oeil vaguement intrigué. Je crois même percevoir du fin fond de mon monde une expression très légèrement outrée sur un visage. Sans doute cette personne a-t-elle appris à bien se tenir dans les lieux publics. C’est un peu triste maintenant que j’y pense. Je reprend contact avec la réalité suite aux mouvements d’impatience de Boule de Poils qui est maintenant un grand chien bien élevé.

Plus ou moins.

Seules dix petites minutes se sont écoulées depuis que je suis sortie de la boulangerie. Dans mon univers, cela fait une éternité. Alors que pour tout ces joggers de la vie, ces quelques petites minutes ont été infinitésimales, pour moi, elles se sont teintées d’un goût d’éternité. Ces petits moments de grâce où tout devient clair, où nous devenons tellement en phase avec le monde que l’on comprend la relativité du temps, où passé et présent ne veulent rien dire, où nous sommes à la fois ce qui fut, ce qui sera, et surtout ce qui est. Comment croire que la vie passe trop vite alors qu’il suffit pourtant de redonner à l’instant son importance pour sortir de cette impression de défilement frénétique du temps ! Je regarde le ciel qui me sourit, et redescend saluer la terre en suivant qui me lance un rire tonitruant en retour.

-Bonjour le monde !, m’exclamais-je en un vibrant cri silencieux.

J’arrache outrageusement le quignon de mon pain et croque dedans à pleine dents. Et parce que je suis totalement concentrée dans mon moment de quiétude, les saveurs de ce simple pain me transcendent. Je salive, apprécie les couches de texture différentes, la décomposition du goût en saveurs successives. L’espace d’un instant, je me rend compte qu’il est merveilleux de pouvoir apprécier cet avantage de la vie. Le goût… J’embraye sur le toucher, l’odeur, la vue de mon pain… Sa couleur dorée, sa texture croquante et fondante, ses odeurs encore toutes chaudes qui se diffusent en créant une légère brume dans le froid hivernal…

Si vous êtes passés sur la place Antonin Froidure à ce moment là, vous avez peut-être été étonnés de voir une étrange fille caresser son pain, debout au milieu de la place, sous une pluie s’intensifiant peu à peu pendant que son chien faisait d’infinies roulades sur lui même.

C’était moi.

Mais à ce moment là, je me fichais pas mal de ce que l’on pouvait penser de moi. Cela dit, on ne peut pas dire que je suis quelqu’un qui se préoccupe de l’opinion publique en temps normal déjà… Je suis plutôt du genre à assumer de porter des chaussettes dépareillées, juste parce que j’ai la flemme de les trier. En plus, si je devais jeter mes chaussettes lorsque je perd leurs jumelles, je n’aurais plus que deux solutions : en racheter à tout bout de champ, ou me condamner à n’en porter que des noires. Histoire de pouvoir les apparier à l’infini entre elles. Je suis comme je suis, et même si je n’impose à personne de me supporter, si l’on souhaite être mon ami, il ne faut pas s’attendre à quelques ajustements de ma part. Je t’accepte comme tu es, fais de même, ou restons en là.

La pluie commençant à tomber drue, je commence à marcher pour rentrer chez moi. Me mets à accélérer. M’arrête.

Vais-je commencer moi aussi à me presser ?

La pluie est-elle mon ennemie ? Il ne pleut pas non plus des seaux, je ne devrais pas donner l’impression d’être allée me doucher toute habillée en arrivant chez moi. Je ralentis le pas. Je sens que ce moment est propice à la méditation. Je recommence à laisser mon esprit divaguer en liberté. Je prend conscience que dès que mon esprit passe sur une pensée dérangeante, j’ai tendance à accélérer le pas.

Bon indicateur pour les pensées inavouées…

Je remarque de sévères accélérations lorsque je pense à ma pathétique vie amoureuse. Je ne suis pas fière de moi on dirait. En même temps, il n’y a pas de quoi. Entre rêves stériles et dépendance affective, je reviens de loin cela dit. Il faut dire que l’épisode avec mon bûcheron et nos longues discussions m’ont beaucoup aidée à comprendre mes blessures et à mieux les gérer dans mon quotidien.

Mais ne sommes nous pas tous des handicapés affectifs ?

En excès ou en manque, l’on ne peut se détacher de ce besoin de l’autre. Bien-sûr, quand on a l’impression de vivre parfaitement les choses, on se retrouve tout à coup démunis devant une personne que la vie a mise sur notre chemin afin de nous aider à mieux nous comprendre. Satané amour, et en même temps si créateur ! Que de merveilleuses œuvres et réalisations que l’amour a permis !

N’y a t-il pas plus merveilleux moment que celui où l’on laisse sa mélancolie amoureuse s’exprimer, en pleurant sur son cœur brisé ?

Peut-être n’est-ce que l’apanage de l’artiste de se complaire dans ce genre de moment. Mais quoiqu’il en soit, je sais que c’est à la fois une bénédiction et une malédiction. Ce trop plein d’émotions, cette hyper-sensibilité qui me dévore et en même temps me rend si empathique. J’ai beau en avoir souffert de nombreuses fois, je ne me débarrasserais de cette caractéristique pour rien au monde. Que de fois ai-je entendu les gens me dire que ma musique leur inspirait tout à la fois le bonheur et la tristesse. Que l’on était joyeusement entraînés dans le rythme et en même temps happés par une émotion mélancolique.

Et ben moi, c’est ainsi que je vois la vie.

Elle est merveilleuse, et sa dureté fait partie de sa beauté. Je continue mon chemin en planant plus qu’en marchant. J’ai conscience des regards, étonnés, exaspérés, absents, et parfois inquiets (elle est peut-être malade) mais ne leur laisse aucune prise sur moi. Je remercie la vie de m’avoir faite ainsi et je déborde tellement de reconnaissance que je veux faire quelque chose pour elle. Je rentre finalement chez moi à petits pas, me laissant dépasser par des gens énervés de me trouver à traînasser sur leur chemin, (pas normal, encore une droguée) me laissant envahir par les sonorités qui enflent doucement en moi.

Le processus de création est en marche. Il est de retour.

Je vais t’offrir une ode mon amie. Une ode à la Vie.

J’ai juste le temps de voir le regard de reproches que mon ami canin me lance avant de sombrer dans ma folie créatrice. Il sait très bien que dans ces moments là, il ne me verra plus beaucoup, et qu’il lui faudra compter sur les autres habitants de la maison pour tout ce qui concerne sa vie de tous les jours : casse-croûte, câlin, caca.

…………………………………………………

Je ressors de mon antre deux jours après, échevelée, avec un air de folie planant encore au fond des yeux. Je suis épuisée et ça se voit.

« Tu manques de sommeil toi » me balance l’air de rien mon coloc en passant.

Ah ben tiens. J’espère que je n’ai pas tenu en éveil tout l’immeuble ces deux dernières nuits. Je ne pense pas. Mais j’ai beau avoir travaillé au casque, le claquement incessant des touches dans le silence nocturne a éventuellement pu déranger les cafards.

Car oui, cette nuit là, c’est avec mon piano que j’ai fait l’amour. Les étreintes passionnées de la création, je ne les avais jusque là partagées qu’avec mon accordéon et ma guitare.

La boucle est bouclée.

Je reviens vers mon premier amour, mon premier instrument, et je traverse pour la première fois la jungle des possibles pour en ressortir avec lui, armée d’une nouvelle composition.

Avant même que je dise quoique ce soit, la petite famille que nous formons se mobilise pour l’événement. Un gros câlin à mon canidé préféré qui l’a bien mérité. Café, jus de fruits, toasts et confitures, tout le monde se réunit autour du petit déjeuner de midi pour prendre connaissance de ma nouvelle création.

J’aurais préféré choisir un autre moment.

Ca m’empêche de bien digérer.

Ce moment spécial ou ton œuvre passe de ta sphère hautement privée à l’univers public à tendance à me serrer l’estomac. Bien sûr, parler d’univers public lorsque nous sommes réunis à trois autour d’une table est peut-être excessif. Quatre si l’on compte le chien et son regard plein d’attentes. Cela dit, que ce soit une ou mille personnes, pour moi l’effet n’est pas exponentiel.

Heureusement pour moi je dois dire.

J’ai envie de vomir mes tartines.

N’y tenant plus je cours m’enfermer aux toilettes.

Fausse alerte, comme d’habitude.

Je ressors avec mon petit déjeuner au complet plus ou moins bien ancré au fond de mon estomac et rejoins le salon pour recueillir les premières impressions. La chanson tourne pour la deuxième fois, ils veulent mieux l’écouter. C’est plutôt bon signe, me dis-je. Je me sens plutôt vaseuse. La dépression me guette. Ben tiens. Fallait m’y attendre. Après deux jours à ne pas toucher le sol, l’atterrissage promettait d’être rude. Le briefing attendra.

Je retourne me coucher.

Dix heures de coma profond plus tard je me réveille pour constater deux choses. Premièrement qu’il fait nuit, plus précisément qu’on est carrément au milieu de la nuit. Deuxièmement que je suis toute fraîche et toute pimpante. Bien sûr, je vais encore avoir un rythme complètement décalé…

On s’y fait.

Je tripatouille sans grande conviction un ou deux pinceaux, me dirige finalement vers mon piano qui me regarde d’un air implorant

« pas encore ! » me dit-il.

Après un long échange de regards significatifs, je me rend à l’évidence. Il est fatigué de se faire frapper. Je laisse mes yeux errer à travers la pièce, recherchant qui sera la prochaine victime de ma nouvelle nuit blanche. Si l’on peut réellement considérer que quelqu’un s’étant réveillé à minuit passe une nuit blanche ; peut-être n’est ce qu’une journée normale après tout.

Une journée nocturne.

Un cri me parvient du fond d’un placard. C’est ma console de jeu portable, qui m’envoie des bribes d’images du merveilleux RPG que j’ai commencé il y a quelques semaines et que j’ai abandonné lâchement en pleine action. Vais-je me laisser tenter ?

J’hésite.

C’est la porte ouverte à trois jours de déconnexion absolue. Je n’ai jamais su faire les choses à moitié. Je décide donc de laisser les images se dissoudre dans l’espace rougeâtre de ma chambre, diffusé par une lampe magique qui change ce lieu de vie en réalité alternative. L’heure de vider son cerveau n’est pas encore arrivée. Il me reste plein de potentiel créatif à exploiter.

Je zappe l’idée du jeu vidéo.

Je suis tentée de prendre mon accordéon mais mon élan s’arrête grâce à un sursaut de pensée citoyenne. Mes voisins et colocataires me remercierons plus tard. Une pensée maligne me fait sourire. Ne réaliseraient-ils pas mieux la chance qu’ils ont chaque nuit si pour une fois je ne me montrais pas raisonnable ? Je ricane bêtement à l’idée de faire ma rebelle. Le vent de folie s’estompe.

Mais il me laisse un goût de grand chamboulement sur les lèvres.

J’ai besoin d’exprimer ma nature d’inadaptée. Comment exprimer ce maelstrom de sensations qui se bousculent, de ma tête à mon cœur, en faisant de douloureux passages par mes bien trop expressifs intestins ? C’est que je parle avec mes tripes en général ! Bien que j’ai souvent l’impression que c’est l’état du monde qui est inadapté, je suis bien obligée de vivre dans cette société qui me paraît dingue. Et comme vivre en ermite, en ignorant les signes d’agonie qui devraient nous pousser à agir, n’est pas envisageable, je me concentre pour trouver une idée qui aurait le mérite de faire coïncider mes besoins artistiques à mes envies révolutionnaires.

Ou est-ce l’inverse ?

Ne serait-ce pas la révolution le besoin et l’art ne serait-elle que l’envie ? J’aurais comme toujours envie de trancher en deux parts égales. Je me décide pour envie et besoin réunis pour chacun. Ce statu quo établi, je ne suis pas plus avancée pour mon grand projet. Déjà deux heures, et je n’ai rien commencé, n’ai aucune piste d’action, et ai passé beaucoup de temps à tourner des idées dans tous les sens, pour finalement en arriver à une constatation désolante.

Il me faut faire Quelque chose.

C’était bien la peine de se creuser les méninges deux heures durant pour en arriver à un si pitoyable constat. Il me faut arrêter de chercher. Ce n’est pas en insistant brutalement que l’on trouve des idées. Je ferme les yeux, me concentrant sur mes respirations, me détendant progressivement.

Inspiration…

Expiration…

Inspiration… la vie entre

Expiration… l’amour se diffuse

Inspiration.. je m’assouplis

Expiration..

Il fait nuit autour de moi, mais un magnifique lever de soleil vient de naître dans mon esprit. Je me jette sur mon ordinateur et commence à travailler sur un logo. Il faut qu’il soit simple, attractif, mais surtout très parlant. Le logo des inadaptés. Bien sûr que je ne suis pas seule sur terre à croire en l’utopie, tout en étant à la fois étrangement défaitiste ! A osciller entre espoir et abandon. Entre haine et amour pour nos semblables. Et peut-être le seul message important est de se rappeler que nous ne sommes qu’un. De suite, la partie enragée de mon être s’offusque contre cette vision (qu’elle qualifie de hippiesque, je ne sais pas trop ce qu’elle veut dire par là) si loin de l’accablante réalité du monde selon ses propres mots.

« Comment peux tu parler d’amour universel alors que partout les gens s’entretuent, ne se respectent pas, et méprisent tout ce qui leur est différent !, me hurle-t-elle intra-muros (oui, dans ma tête quoi). Il faut agir comme ils le font, dans les cris et la douleur ! »

Sa voix est aussitôt relayée par celle plus douce de mon côté qui-plane-dans-le monde-rose-bonbon-de-l’amour-universel, qui tente de contre-carrer la diatribe enflammée de son alter-ego maléfique. Mais je coupe court dès les premiers mots de son argumentation.

Je sais ce qu’elle va dire.

Elles passent leurs journées à s’engueuler dans ma tête sans aucun respect pour ma tranquillité.

Je les semonce de se tenir silencieuses.

Elles seront satisfaites toutes les deux, car je sais que ma voie est entre leurs deux voix.

*****

Quand le jour se lève, je décide enfin d’aller me coucher.

La conceptualisation de mon logo est terminée, il ne me reste plus qu’a le réaliser proprement, mais pour ce genre de travail technique, il vaut mieux que je sois reposée, car ce n’est pas un état semi-comateux qui m’y aidera, contrairement aux moments de recherche d’idées. C’est tellement important de prendre le temps de ne rien faire, le temps de réfléchir, de rêver. Dans cette course que j’observe autour de moi, je me demande combien de gens prennent ce temps…. Mes pensées me mènent aux bras de Morphée, dans lesquels je me glisse voluptueusement tout en laissant échapper un soupir de bien-être.

Quelques instants après, ou peut-être bien quelques heures plus tard, je ne saurais le dire car j’avais abandonné la notion de temps, je me fais réveiller par un objet quelconque s’étant vautré chez mes voisins du haut. Quelque chose de la taille d’un éléphant à en juger par le bruit. Repoussant les brumes qui m’environnent à coup de café bien amer, je croise mes coloc rentrants de leur journée, accompagnés d’une Boule de Poil surexcitée par les odeurs de la ville. Ils étaient allés se promener en ville, faire quelques achats, boire un verre avec quelques amis et se préparaient maintenant à faire honneur à un goûter qui avait l’air parfaitement délicieux.

Parfait aussi, j’avais faim.

Le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée, c’est bien connu.

Qu’on le prenne le matin ou à 16h.

Pendant qu’ils me contaient les détails de leur journée bien remplie, je me fis la remarque que cela faisait tout de même plus de trois jours que je n’étais pas sortie de chez moi. Voir de ma chambre. Hormis pour de courtes incursions dans la salle de bain et d’encore plus courtes excursions dans le frigo, lorsque mon estomac hurlait famine et l’exprimait par de violentes crampes (non mais, si tu ne me nourries pas, tu vas voir ce que tu vas prendre.). En y réfléchissant bien, ma dernière sortie datait de ce jour où il pleuvait, et encore, je n’avais fait qu’un aller-retour à la boulangerie, qui est à une minute de notre appartement. Et même s’il m’avait fallu plus d’un quart d’heure pour faire ce trajet, je ne suis pas sûre que je pouvais mettre ce moment dans la case des « sorties ». Et vu l’impression d’enfermement que je ressentais, le temps de voir d’autres paysages que ceux de mon cerveau perturbé était arrivé.

Je décidais donc de prendre une bonne douche et de me préparer pour sortir.

Le désagrément, lorsque tu vis à un rythme décalé, c’est que lorsque tu te décides à bouger, il est souvent très tard, et il fait déjà nuit. Voir un peu de soleil ne me ferait pourtant pas de mal je pense. Mais je me contenterais d’un séjour sous la lune. Il ne me reste plus qu’à éviter de tomber sur des amis ou de céder à la tentation d’aller descendre quelques chopines. Décision très difficile à honorer quand tu te décides à sortir de chez toi un samedi soir à 20h. Après avoir ignoré mon téléphone au fond de mon sac, malgré ses fréquentes exclamations, durant deux bonnes heures où je ne fis que profiter de l’air sur mon visage, je laissais la curiosité prendre le dessus sur mes résolutions et me retrouvais à répondre à une amie que je la rejoignais dans un bar du centre-ville.

Chemin faisant, je croise un beau gosse aux allures de Nain Tolkiennien, petit, trapu et arborant une magnifique tresse dans le dos. Mon attention toute entière est immédiatement happée par son regard. Il tourne la tête, je ralentis et lui souris. Il fait demi-tour et vient me parler. Je suis étonnée de voir qu’il n’a pas l’air d’un dragueur forcené, il aurait même l’air timide.

« Je ne fais pas ça d’habitude, commence-t-il, mais tes yeux m’ont complètement chamboulé. »

Chamboulé ? Moi qui croyait être la dernière à utiliser ce vocabulaire quelque peu désuet ! Il se tortille légèrement d’un air gêné, tout en me regardant d’un air de cocker en attente de caresses. Je réalise soudain qu’il attend peut-être une réponse de ma part, un signe lui disant qu’il peut continuer ce début de conversation, qu’il est le bienvenu dans ma sphère.

« merci »

Voila, pour le sens de l’à-propos, on repassera. Nouveau tortillement en face. Je n’ai pas du être très claire, ni encourageante. Je le vois se préparer à faire demi-tour à nouveau et agite mes neurones pour trouver quelque chose à dire avant qu’il ne disparaisse.

Crotte !

Je suis pourtant bavarde, j’ai toujours quelque chose à dire sur tout, et là, je me retrouve comme deux ronds de flan (au passage, c’est quoi cette expression, franchement…..Si je me réfère au saint wiki, flan signifiait argent auparavant et rond se réfère lui aux yeux ronds que l’on faisait en voyant deux flans… S’en suit que l’on peut donc comparer un flan avec un ou deux milliers d’euros…ce qui fait cher le flamby)

Voyant que l’amorce de son mouvement se transforme en réel repli, je lance ce qui me passe par l’esprit à ce moment là.

« elle est chouette ta natte ! »

Il s’arrête, visiblement étonné, il ne s’attendait pas à une telle remarque. Moi non plus d’ailleurs. Il faudra que je m’entretienne sérieusement avec mon cerveau prochainement. Mais en attendant, je me contente de rougir sévèrement afin de tenter un rapprochement par « signes extérieurs d’attirance ». Ca a l’air plus ou moins efficace.

Il ne sait toujours pas s’il doit rester ou non, mais il a l’air d’avoir dépassé le stade de la fuite.

Je crois quand même qu’il commence à se demander ce qu’il fait là, et comment il est arrivé à se mettre dans une situation aussi embarrassante. Moi aussi, mais s’il me demandais, je lui dirais que c’est sa faute, qu’il n’avait qu’à pas être aussi ostensiblement magnifique. Enfin, c’est ce que j’aurais pensé. Et me serais contentée de baver en silence histoire de le faire fuir encore plus vite.

Chienne de timidité.

C’est à ce moment je crois que j’ai complètement perdu la raison. Ce n’était pas prémédité, et toute une partie de moi (99,99 % en fait) hurlait quelque chose du genre « MAIS QU’EST CE QUE TU FAAAAAAAAAAAAAAAIS »

A peu près quoi.

Mais le 0,01 % qui restait avait réussi à prendre le contrôle de moi même, et je ne pouvais plus rien y faire. Je n’étais plus maître à bord. Je lui avais sauté dessus. Sans prévenir, comme ça. A coup de grand palots dans la gueule. Bien que je l’ai senti étonné au premier abord, il s’est lui aussi adapté à la situation assez rapidement. Un temps tout à fait relatif plus tard, nous consentions à séparer nos orifices buccaux. Un petit regard à la fois gêné et surexcité, un petit sourire complice, et hop ! nous étions implicitement reliés pour cette soirée.

« je vais rejoindre une pote »

« ok, j’te suis »

Simple, concis. Encore une rencontre qui ne trône pas sous le signe de la communication, me disais je au premier abord. C’est jamais une histoire de discussions passionnantes qui se termineraient en amour incroyable, non, toujours une image née de nos fantasmes que l’on peut faire coller sur les humains que l’on trouve attirants… Mais j’étais loin de vouloir penser à tout ça. Pour le moment, je me demandais simultanément comment réagirait mon amie, et quelle pouvait être la texture de la peau de mon nouveau chevalier. Nous avons parcouru les 150 mètres qu’il restait à faire en un record de 50 minutes, ne pouvant nous empêcher de se bécoter furieusement tous les centièmes de seconde.

Arrivés, tant bien que mal, à notre lieu de destination, je réalise que mon amie n’est pas là.

Sortant mon téléphone que j’avais négligé sans pitié depuis ma rencontre avec Thorin, ainsi que je l’appelais en aparté, je réalisais que j’avais environ un million de messages sur mon téléphone en attente de réponses. Je sélectionnais d’un rapide coup d’oeil ceux qui pouvaient être utiles sur le moment. Pas de chance, mon amie était partie pour changer d’atmosphère, dans un bar situé dans un autre quartier. Ne pouvant réprimer un soupir, j’avisais mon compagnon du moment de la situation. Je n’avais premièrement aucune envie de crapahuter au fin fond de la ville pour la rejoindre, et finalement, l’euphorie du moment commençais à descendre. C’est là que mon Nain me démontra qu’il avait aussi des pouvoirs de super-héros. Il nous téléporta sur les quais. Tout du moins c’est l’impression que cela me fit, n’ayant pas compris comment l’on était arrivés là tout en discutant.

Oui, discutant.

J’appelle ça comme ça. Le langage du corps est une manière de communiquer, donc « discuter » est approprié. C’est à peu près à ce moment là que mon cerveau a atteint le point de non retour. J’ai complètement perdu pied et oublié une bonne partie de la soirée. Il faut dire qu’il a fait apparaître dont ne sais où une bouteille de whisky que l’on a bien entamée, pour ne pas dire presque finie. Je me rappelle avoir rit et bu, tout en savourant le plaisir de passer une soirée sur les quais en si belle compagnie. On a parlé histoire d’art, de musique, d’état d’esprit sur la vie, de voyage….

Après, je ne sais plus.

J’ai du vriller.

Je me suis réveillée chez lui, nue dans ses draps, et ne sachant pas réellement ce qui avait bien pu se passer entre nous. Après les vérifications d’usage, il semblerait que l’on soient restés sages durant la nuit. Sûrement trop bourrés…. Petit moment de solitude en attendant qu’il se réveille, j’hésite à rentrer chez moi. Je ne sais pas quoi faire.

Il ouvre un œil et à l’air heureux de me trouver là.

Si les Apollon se révèlent être en plus charmant comme celui là, comment voulez vous que je résiste ! Mais c’est que j’ai des combats à mener, et des projets artistiques à créer !! Ou caserais-je un homme dans tout cela ? C’est marrant, avant, dès lors que je rencontrais un mec, j’espérais beaucoup de ces rencontres. Maintenant, c’est plutôt l’angoisse, du genre « oh non, je vais pas encore me faire avoir à penser à quelqu’un ! » Enfin, là, c’était trop tard pour les regrets, car il venait de se lever pour me serrer tendrement dans ses bras.

« t’es encore plus magnifique le matin au réveil »

oh je fond, vite, sortez un pot ou que sais-je pour me ramasser, pour m’éviter de finir étalée sur le sol et de coller vos semelles au plancher quand vous me marcherez dessus !

Ca y est, je suis perdue.

Alors, j’ai réagis comme n’importe quelle personne à ma place.

Je suis partie.

En courant.

J’ai claqué la porte, parcouru quelques centaines de mètres avant de réaliser que j’avais réagis n’importe comment, et, bien plus grave, que j’avais oublié mon sac là-bas. Mes clés, mes clopes, ma weed et mon téléphone. Et je ne me rappelais même plus de son prénom. Bon, phase numéro Uno, retrouver l’immeuble. Exploit qui ne m’a demandé qu’une trentaine de minutes…. La phase suivante s’est révélée plus problématique.

La sonnette.

Il y en avait au moins vingt ! Pierre… hmmm, ça pourrait être ça. Ou bien était ce Vincent ? Je n’avais que Thorin qui me trottait dans la tête, et je commençais à avoir une furieuse envie de me frapper en m’imaginant simplement blottie dans ses bras, ou l’enlaçant fermement entre mes cuisses au lieu de faire le pied de grue dans la rue. J’avais deux solutions devant moi. Ou je sonnais chez tout le monde pour leur demander si c’était de chez eux que s’était enfuie une jeune fille au réveil qui avait au passage laissé une partie de sa vie chez eux. Ou j’attendais désespérément qu’il sorte, ce qui pouvait tout aussi bien prendre une minute que trois jours s’il était du même genre que moi. Et pour la deuxième fois de la journée, je pris la mauvaise décision, celle que les personnes sensées n’envisagent d’ailleurs même pas.

Je restais prostrée sur le trottoir.

Deux heures durant.

Et ce n’est qu’après ce délai incroyable pour quelqu’un qui ne vit pas en permanence perdue dans ses pensées que je commençais à envisager l’autre solution. Je dis bien envisager, parce que l’idée ne m’était bien sûr pas venue avant. Il me fallut encore une heure pour trouver le courage de sonner. Je commençais une à une. Je persistais à me rendre ridicule auprès des diverses personnes que j’avais à l’interphone. Et pas un qui aurait pensé à me laisser entrer.

Au moment où je commençais à désespérer, la porte s’ouvrit.

Je croisais les doigts, espérant fortement que ce ne soit pas lui, car je ne me sentais pas capable d’assumer qu’il me trouve échouée devant sa porte, telle une baleine sur la plage. Heureusement, c’était un voisin. Un de ceux que j’avais eu au téléphone qui me souhaita bonne chance, tout en se sentant obligé de me dire qu’il n’aurait pas voulu être à ma place (merci) et qu’il était désolé de ne pas avoir ouvert tout à l’heure, mais vous comprenez, avec les gitans et tout ça…

T’as de la chance, je ne suis pas d’humeur à remettre les cons en place.

Je m’engouffre dans le couloir avant que la porte ne se referme sur mes espoirs et emprunte les escaliers en pierre au fond de la cour. Je toque timidement à la porte de mon Nain. Pas de réponse.

J’espère qu’il est juste en train de chier.

Parce que s’il est vexé, j’aurais beau l’avoir cherché, je ne sais pas combien de temps je tiendrais avant de m’endormir devant la porte. Un quart d’heure, je me décide à frapper une seconde fois, un peu plus fermement cette fois.

Toujours pas de réponse.

Toujours un quart d’heure plus tard, je me dis qu’il faudrait peut être que je sonne.

-En même temps, me souffle Peur Bleue, si tu sonnes, il va sûrement t’entendre.

Logique imparable.

Mais dans la bouche de ma peur, cela signifie danger, et elle arrive à me manipuler pour que je fasse machine arrière. Me glisse des idées du genre « de toute façon, tes coloc sont là, ils peuvent t’ouvrir, et tu peux te racheter un nouveau téléphone, et puis c’est trop risqué de revoir se garçon, imagine tout ce qui pourrait arriver !! » Heureusement, avant de franchir à nouveau la frontière de leur monde (la porte d’entrée de l’immeuble), ma mémoire a recommencé à fonctionner et à me rappeler les heures d’attentes dans la rue d’il y a une heure. Et m’a fermement attrapé par le collet pour me remettre sur le chemin de l’escalier menant à son appartement.

C’est en arrivant devant sa porte que cette force incontrôlable, qui m’avait déjà poussée à embrasser Thorin sans sommation, a repris le contrôle, de ma main cette fois. Avant que quiconque en moi n’ai eu le temps de réagir, j’avais balancé un coup bien net dans la sonnette. L’occupant de l’appartement vint m’ouvrir et m’accueillit avec un grand sourire.

« t’es bizarre comme fille toi »

Petit silence rompu par le passage d’une mouche impolie qui ne respectait pas la vie privée des autres.

« si tu veux, je te rend ton sac et on en reste là , reprend-t-il, mais je trouverais ça dommage, parce que j’aime bien les gens bizarres »

Alors là, je craque. A la fois pour lui et nerveusement. Donc, logiquement, je me met à pleurer. Ou plutôt devrais-je dire à fondre en larmes. Complètement hystérique la fille il a du se dire. En tous cas, si c’est ce qu’il s’est dit, cette pensée a du lui faire de l’effet, parce que contrairement à toute attente, cette réaction a eu l’heur de lui plaire. Il m’a pris dans ses bras et m’a emmené jusqu’à sa chambre où cette fois je peux bien vous certifier qu’il n’a pas fait que me caresser les épaules.

Deux heures plus tard, la culpabilité de n’avoir rien fait de ma journée me tombe dessus.

Il faut que je rentre, que je me repose, et que j’arrive à récupérer avant le lendemain, j’ai une répétition. Et puis j’ai du travail personnel, et puis bon, je voulais sauver le monde avec ma nouvelle idée, et tes bras sont trop tentants, alors c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille.

Cette fois, j’ai fait ça dans les règles, en prenant mon sac et son numéro de téléphone.

(à suivre…encore une fois!)

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