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  • Le Caméléon en Robe Rouge.

    L’origine du caméléon en robe rouge.

    Je marche entre les rayons, le regard absorbé par les différentes couleurs et matières qui chatoient autour de moi. Les lumières artificielles du magasins me plongent dans une transe elliptique déclinée en divers tissus qui me semblent danser tout autour de moi. Je passe ma main sur un vêtement, caresse son galbe encore ferme de vêtement neuf, apprécie leur douceur qui, je le sais, enserrera bientôt mon corps.

    A ce moment là, j’oublie.

    J’oublie la réalité du monde qui se cache derrière cet étalage de promesses. J’oublie les petites mains qui ont travaillé pour les fabriquer, j’oublie les multinationales qui pillent les ressources du monde, j’oublie les inégalités, et j’oublie même les idées préconçues de genre. Je me laisse juste aller à ce plaisir fugace, à la recherche de l’achat qui sera le bon, qui me transformera en femme fatale, ou tout du moins me donnera l’impression d’être plus belle que jamais. Ce costume à qui je confierais le soin de relever l’image que je n’arrive pas à redorer juste de moi même. Une splendide robe rouge attire mon attention. Je cherche fébrilement, fouillant ses sœurs jumelles afin de trouver celle qui s’adaptera à ma taille, soulagement lorsque je trouve, et sans attendre, je fonce l’essayer dans les cabines.

    C’est bien sûr à moitié déshabillée (entendre le tee-shirt coincé autour de la tête et les bras emmêlés) que ma sœur décide d’ouvrir le rideau pour voir le résultat. Cris, grognements (pour ma part), rires (pour la sienne) et promesses de tortures futures plus ou moins violentes, je me dépatouille et referme le rideau avec panache dans l’espoir de mettre un peu de dignité dans tout cela. Une fois rentrée dans la robe de mes rêves, je n’ose bien sûr pas sortir de la cabine pour aller voir à quoi je ressemble, et ma petite sœur est partie suite à mes menaces. C’est malin.

    Je risque un œil à travers le rideau, personne en vue, je crapahute jusqu’au miroir et ouvre un œil indécis sur ce que j’y vois. Je me trouve plutôt jolie, même si je ne suis pas habituée à porter de telles choses. Ma raison revient à ce moment là, doutes et culpabilité me hantent et m’appellent à ne pas participer à ce système de surconsommation.

    Tiraillée entre ces deux sentiments, j’affiche tout mon scepticisme sur mon visage, et c’est ainsi que ma mère, qui arrive à propos, me décrypte et m’enjoins à me faire plaisir pour une fois et surtout, insiste sur le fait que cette robe, ben elle me va super bien et tout ça, que tu es belle, hein madame vous trouvez pas, tu vois la dame elle le dit aussi…

    En même temps, tu voulais qu’elle réponde quoi ?

    Ma sœur revient à ce moment là en me tendant les boucles d’oreilles qu’elles m’ont acheté. Je suis touchée, me rappelle d’une phrase qu’elle m’avait offerte : tu ne veux pas fermer les yeux, ok, mais tu peux cligner des yeux parfois.

    Et me retrouver avec ma famille à partager une vie plus classique, ça me repose, ça me fait du bien, et j’ai besoin de me sentir bien en ce moment. Je dois réfléchir à ce que je veux de ma vie, et pour cela, je décide de me plonger totalement de l’autre côté du miroir. Va pour la robe ! Et je vais aussi prendre des collants tant qu’à faire !

    Toute cette histoire, sur quelques jours, s’est finie avec une capeline, du maquillage, quelques bijoux, une paire de talons faramineux et des sorties où je profitais de la force que mon attirail me donnait. Se sentir forte sur ses talons, voilà bien un sentiment que je ne connaissais pas, et je dois le dire, c’était grisant.Une démarche qui d’un coup commence à devenir sûre d’elle, et les hommes qui soudain se retournent sur ton passage, presque intimidés pour certains. Un pouvoir presque animal qui donne à ton regard la braise qui fait fondre la glace de tous les iceberg dans lequel tu le plantes. Et les gens qui t’écoutent, même lorsque tu parles de sujet où d’habitude l’attention diminue au fur à mesure qu’ils se disent « oh, mais c’est une hippies/originale/artiste/activiste/et j’en passe-bref-différente…, c’est normal qu’elle pense ainsi ».

    Avec mon nouveau style, les discussions commencent, on se demande comment j’en suis arrivée à penser comme ça, on me pose des questions, comment changer ses habitudes de consommation, comment vivre plus naturellement, n’est ce pas trop difficile… C’est incroyable, mais pour la première fois, de mes proches aux inconnus, tout le monde commence à voir la personne que je suis, loin des idées préconçues qui me collaient à la peau auparavant. Et là, je peux exprimer la différence que je voulais pouvoir arborer, mais qui, lorsqu’elle est cachée sous un vernis, paraît soudain plus compréhensible et digne d’intérêt.

    Ce masque social me tend aussi l’appât de cette attraction que je suscite autour de moi lorsque je déambule dans mon apparat. Ah ! Séduction quand tu nous tiens ! Quel pouvoir sur nous même et sur les autres !

    Je me sens à une intersection de vie.

    Je suis dans la possibilité de me couler dans ce plaisir, d’être entourée de ceux que j’aime, d’être écoutée, de ne plus galérer jour après jour juste pour mes besoins primaires, de pouvoir m’octroyer un plaisir quand je le souhaite, d’avoir un peu de légèreté dans la vie. Arrêter de tout le temps me poser des questions sur comment améliorer le monde à mon échelle, arrêter de culpabiliser dès que je fais quelque chose que je sais être un vote, commercial mais vote quand même, pour le monde de demain que je n’approuve pas. Un peu par égoïsme, parfois par ignorance, souvent par fatigue. Fatigue de trouver d’autres solutions, de prendre plus de temps alors que je n’en ai déjà pas assez me dis-je, de me sentir seule alors que je vois tout le monde qui s’en fout.

    Je pense aux possibilités que cela implique : sans tourner le dos à mes idéaux, je peux aussi utiliser mon nouveau super-pouvoir de caméléon pour diffuser des idées, sensibiliser, agir de l’intérieur. Et vivre à côté de cela une vie confortable, et agréable. Me poser, construire quelque chose. Agir, mais sans pour autant vivre autrement que ceux qui m’entourent. Et surtout, grâce à cela, me débarrasser de ma peur du lendemain, savoir que j’aurais les moyens de subvenir à mes besoins, de voyager, de prendre du plaisir à découvrir le monde, faire la gamine devant une souris dans un parc d’attraction, me payer des heures d’escalade, de tir à l’arc, dix caisses de bonnes bières, un parapente, un saut en parachute, un stripteaseur pour une soirée entre copines ou une ballade dans la poche d’un kangourou… (même si l’idée de se balader dans un utérus est vraiment dégueulasse. Ne me remerciez pas de vous avoir mis cette idée dans la tête, c’est cadeau.)

    Tellement de choses deviennent possibles avec de l’argent…

    Mes récents achats m’ont donné l’envie d’en faire plus, parce que la sensation du vêtement neuf ne dure pas, son éclat se ternie, et l’impression de changement qu’il procure aussi. Et pour finir, avoir mon cocon, celui dans lequel j’aurais l’impression que rien ne peut plus m’arriver lorsque j’y entre. Partir travailler le matin, et me laisser aller sans culpabilité à me faire un bon repas, un bon film, un bon verre, une bonne partie de jeux vidéo, parce que je l’aurais bien mérité après une bonne journée de travail. Avoir chaque journée prise, ne pas avoir le temps de penser à tout ce qu’il se passe, regarder le journal et y penser quand même, du coup filer des sous à Greenpeace, et pourquoi pas m’inscrire dans une asso, faire du bénévolat de temps à autre, et laisser à d’autres le soin et la galère de se révolter.

    A la rigueur faire une manif de temps à autre si elle est pas loin et que j’ai le temps. Et encore, ça me saoule les manifs. Je suis souvent d’accord avec les manifestants, mais bon, c’est pas pour moi. C’est tout juste si j’ai conscience de ce qu’il se passe en politique,j’ai autre chose à faire de mes week-end. Samedi soir j’assiste à une course de kangourous. C’est devenu une vraie passion.

    Oui, je me coulerais bien dans cette petite vie heureuse. En fait, aujourd’hui, j’en ai la possibilité. J’ai l’offre d’emploi la plus géniale que l’on peut imaginer, il ne me reste plus qu’à abandonner ma liberté pour cette sécurité. Et je le répète, n’oublions pas que je suis une froussarde. Alors, ça fait rêver, je peux vous le dire.

    Au fil de mes pensées, de mes rêves de sérénité et de plaisir, je remarque déjà qu’il y a moins de place pour le « agir », et que le caméléon risque de perdre son pouvoir à changer d’apparence. Qu’il y a de plus en plus d’envies qui viennent se greffer au doux programme de ce que je pourrais faire lorsque je serais sur les rails de la consommation facile.

    Quand prendrais je le temps d’aller à la rencontre des gens qui tentent de construire cette existence alternative ? Comment pourrais je encore prétendre faire un pont entre deux mondes si je choisis de ne vivre que dans l’un des deux ?

    Et alors que je recherchais depuis des années à savoir dans lequel de ces mondes j’étais vouée à évoluer, je comprend que celui qui veut faire le lien, celui qui joue au caméléon, balancera éternellement entre deux univers qu’il se doit de comprendre et d’explorer. Que mon caractère dispersé et disparate est ma meilleure arme, l’indispensable atout qui me pousse à transcender mes peurs de l’inconnu pour mieux comprendre la diversité, dans la globalité du monde qui m’accueille.

    Mais je réalise aussi à quel point je suis sensible au confort et à l’appel du divertissement ; voyages, jeux vidéos, instruments de musique, bustes en bronze des pompiers du calendrier, petite maison à la campagne, amis, famille, pompiers du calendrier en chair et en muscles… Tout cela est tellement tentant. Je m’y perdrais à coup sûr. Je suis comme tout le monde : j’ai envie d’être heureuse. Et tout cela me rendrait sûrement heureuse, non?

    Alors quoi ?

    Je suis une éternelle insatisfaite me direz vous.

    Certainement.

    C’est d’ailleurs je pense la raison de mes éternelles pérégrinations, parce que, croyez moi ou non, je suis tellement effrayée par tout que, malgré des années d’aventures, je continue à avoir très peur avant chaque départ face à ce qu’il risque d’arriver. Tellement peur que je suis toujours à un poil de cul de tout annuler et de m’enfoncer dans mon canapé. Heureusement l’expérience m’a prouvé qu’à chaque épreuve j’arrivais à rebondir (comme un kangourou, oui). Alors je fonce, tout en me demandant éternellement pourquoi je m’inflige cela.

    Et bien je crois que voilà la réponse.

    Quand le caméléon en a marre de sa robe rouge, il remet ses grosses chaussures de marche et part à la rencontre d’horizons inconnus pour avoir de nouvelles histoires à raconter lorsqu’il la remettra, décrivant les différents mondes qui existent à ceux qui n’ont pas la possibilité de les explorer. Dévoiler le plus honnêtement possible ses sentiments, ses angoisses et ses incertitudes, et surtout ses propres incohérences.

    Parce que l’on est tous face à ce maelstrom de contradictions, le caméléon les observe, les vit, les décortique, et remet sa robe rouge pour raconter ses découvertes de son point de vue.

    Juste au cas où un jour ça servirait à quelqu’un.

    Dans un univers ou un autre, du moment qu’on y trouve des pompiers et des kangourous.

  • Ancestrale

    Voici une petite nouvelle que j’avais écrite dans le cadre d’un concours organisé par la médiathèque de la ville de Josselin. Le texte devait commencer et finir sur une phrase imposée. Ce qui est très drôle, c’est que nous sommes passés près de Josselin quelques semaines plus tôt sans nous y arrêter. Ce qui est sûr, c’est qu’après m’être renseigné sur cette ville à l’occasion du concours, ça m’a donné envie de la visiter pour de vrai ! La prochaine fois, je m’y arrêterais !

    Par Wolfgang Bauer — Travail personnel, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1693235

        

        

    En arrivant à Josselin par le car, la première sensation qui lui vint fut le regret. Une déception si intense que les larmes, qu’il essaya en vain de juguler, lui montèrent aux yeux. Il arrivait dans ce lieu qui, en plus d’être à l’origine de toute cette histoire, semblait sortir d’un passé majestueux. C’est après avoir récupéré son bagage dans la soute et s’être approché du château qu’il réalisa qu’au lieu d’arriver par cette banale route, il aurait pu arriver par le canal afin de se fondre dans la splendeur environnante. Il ne sut dire pourquoi cela le rendit soudain si désespéré, mais l’instant lui paru irrémédiablement gâché. Alors il pleura, comme une damoiselle, une petite fille qui a perdu son chien, une jeune mariée abandonnée au pied de l’autel par son promis, bref, d’une manière totalement inadéquate pour un gaillard de presque deux mètres tout en muscles. Du moins c’est ainsi qu’il aurait encore pensé il y a quelques jours ; pleurnicher comme une fillette. Mais il n’était plus le même et savait qu’il ne redeviendrait pas celui qui s’était façonné dans l’abnégation au fil des ans. Comment ne pas aborder l’avenir avec terreur ? Pourtant, se livrer à cette terreur n’étant pas un choix envisageable, sa venue à Josselin était irrémédiable et ses larmes une simple constatation : la dualité le poursuivait. L’endroit était bien trop merveilleux pour cacher en ses entrailles l’engeance de son mal-être. Il ne pouvait ainsi plus nier son fond douloureux, essayer de le noyer dans une musculature puissante, écrin de chair transformant son corps en sarcophage afin de contenir ses émotions, ses souvenirs et leurs absences.

    La grandeur du château des Rohan, une fois arrivé à ses pieds par la rue du canal, réduisait ses deux mètres d’humanité à un grain de poussière. Un grain de poussière qui venait pour tuer son père. Il ne savait de lui que ce que sa mère lui avait laissé comme souvenir : la photo d’un homme assis sur le parapet du quai fluvial. Un bien maigre indice, rien ne lui permettant d’imaginer que cet homme vivait encore ici, ou même vivait encore. Mais il lui fallait parachever ce pèlerinage pour accepter ce qui allait bouleverser son existence. Il n’était plus qu’un homme rongé par cette haine qu’il avait tant et si bien ensevelie sous son implacable armure. Il venait combattre la génétique, mettre fin à la transmission inconsciente des traumatismes familiaux, se libérer de sa chaîne héréditaire. Tant pis pour ce qui lui arriverait après, il en serait le dernier maillon. Croyait-il au destin ? Sûrement pas. Mais pourtant aujourd’hui il l’implorait de mettre sur son chemin un indice, de le diriger d’une main sûre vers celui par qui tout avait commencé, et par qui tout finirait, celui qui le ferait naître encore une fois. Aussi ne fut-il pas surpris de le trouver,ayant l’air de l’attendre, assis sur le même parapet, des bateaux bleus en contre-bas.

    – Je t’attendais plus tôt. C’est fou ce que tu ressembles à ta mère, lui dit-il comme si tout cela était normal et prévu de longue date. On va louer un bateau, histoire d’être tranquilles.

    L’eau clapotait, l’atmosphère était de celle qui précède les tempêtes, douce et sereine d’apparence. Les promeneurs sur les berges, voyant cette scène au loin, ne pouvait qu’imaginer un père et un fils partageant un moment de complicité. Parce qu’il n’y avait pas doute, le père avait beau dire qu’il ressemblait à sa mère, il ne pouvait nier qu’il en était bien le géniteur. Encore cette dualité pensaient-ils tous les deux, sans se douter qu’ils se faisaient mutuellement écho. Quand le père se décida à prendre la parole, il avait conscience de son rôle : il lui revenait d’abréger les souffrances de son rejeton. Comme son propre père, son grand-père avant lui et sûrement une infinité d’hommes de sa lignée auparavant, il allait expier la faute d’un autre. Il avait bien tenté de couper court à cette malédiction en s’éloignant de son fils, mais même ainsi, le mal avait rongé le petit ; et le voilà, prêt à reproduire les gestes du passé, sans même se douter qu’il en était ainsi. A son tour, il prit le temps de lui raconter leur histoire, celle de la malédiction familiale, qui condamnait chaque fils au parricide, reproduisant cette violence qui valut au lointain patriarche d’être maudit. Le père releva la tête pour regarder une dernière fois son fils dans les yeux, à travers le brouillard de ses propres larmes. Le moment était venu.

    En partant de Josselin par le car, il fut soulagé de ne pas être venu par le canal. Sinon, il n’aurait pu voir Notre-Dame du Roncier en ce jour du Grand Pardon avant d’arriver au quai fluvial. Telles les aboyeuses venant à Josselin pour être délivrées de leur propre malédiction, il avait profité de la procession. Il allait enfin pouvoir devenir père sereinement. Tendant l’oreille, il s’étonna que la ville reste calme alors qu’il entendait encore résonner les cloches de la basilique en lui comme si elles ne devaient jamais s’arrêter.

  • Salade merveilleuse aux crevettes et kiwis

    Ce repas fut si délicieux que je me suis sentie dans l’obligation de partager l’idée par ici! Les salades et moi, ce n’est pas une grande histoire d’amour a la base, mais depuis que j’en ai dans mon jardin….les choses changent. Il faut bien utiliser ce qu’on a sous la main. Et bien que ces salades ont été plantées pour servir d’appât aux escargots et épargner le reste des légumes…elles ont si bien prospérer qu’on a de quoi en manger tout l’été…et tous les jours!

    Bref, pas la peine de tergiverser, voici ma pseudo recette de salade, a vous de voir pour l’adapter en terme d’ingrédients et de dosage selon vos préférences !!

    Déjà, la vinaigrette : mélange d’huile d’olives et de noisettes, jus de citron/gingembre, vinaigre de cidre adouci au jus de pommes, miel, sel et poivre. Le tout dans un pot, on secoue et c’est parti! Délicieux !

    Ensuite les crevettes, ici de petites roses déjà cuites décongelées que j’ai fait mariner dans un peu de jus de poire (vraiment un fond dans le bol!) avec de l’ail semoule fumé. Excellent ! Bien penser à remuer régulièrement histoire de bien enrober toutes les crevettes.

    Puis le montage de la salade; un bon fond de feuilles que j’ai grossièrement ciselé (mélange de feuilles diverses), par dessus de la roquette et du basilic ciselé, pour un peu de piquant et de peps, quelques tomates cerises (ici des jaunes et une enoooooorme rouge), des kiwis (1 par assiette) en demi rondelles fines. Et la, le petit truc en plus mais qui rajoute un arôme de fruit de la passion, des pétales d’oeillets des Indes. Délicieux. J’ai fini avec quelques fleurs de mauve pour la déco, c’est joli, mais n’apporte foncièrement rien de plus dans la saveur générale.

    Ne reste plus qu’à rajouter la vinaigrette et les crevettes avec leur fond de marinade!

    Le résultat fut inespéré, quel délice! De plus, histoire de ne rien gâcher, la salade est magnifique et fait son petit effet posé sur la table!

    J’espère que vous aurez l’occasion d’essayer, vous me direz ce que vous en avez pensé en commentaire ! J’essayerais de remettre quelques recettes prochainement, je n’y pense pas assez souvent alors que mon carnet de recettes persos se remplit régulièrement de nouvelles découvertes! On teste, parfois on se trompe, parfois on trouve de splendides associations, bref, cuisiner c’est de la recherche, c’est de l’art, c’est de l’amour, alors…a vos cuisines ! <3

  • Le train de Noël

    Bonne année !! (Ça, c’est fait !)

    Ça y est! Il m’aura fallu du temps, mais je me suis lancée dans les concours de nouvelles, histoire de me remettre à écrire. Vous aviez du remarquer qu’il ne se passait plus grand chose par ici… Et bien voilà, c’est reparti! Exactement ce qu’il me fallait ; plein de thèmes, des dates butoir, bref, merci à un ancien professeur de mon lycée, adorable, qui m’a soufflé l’idée (que j’ai mis un an a mettre en place. Procrastiner ? Moi ? Jamais) ! Voilà donc la première nouvelle, sur le thème de la boucle temporelle ! Pas évident au premier abord de ne pas tomber dans les énormes et divers poncifs bien poncés du sujet n’est ce pas … N’hésitez pas à me dire si la mission est accomplie, les commentaires sont faits pour ça ! J’ai résisté à l’éternelle scène du « truc qui se répète tous les jours et oh la là on sait quoi répondre/faire à chaque instant ! »

    Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture !!

    10 décembre 2022

    Me voilà enfin dans le train ! Entre gilets jaunes, confinements et problèmes financiers, cela fait déjà quatre ans que je n’ai pu rentrer voir ma famille. Je suis a la fois toute excitée et anxieuse. C’est incroyable ce mélange de sentiments contradictoires ; le temps me paraît ralenti, j’ai l’impression que le train se traîne à deux à l’heure, bref, je suis impatiente d’arriver. Évidemment, étant dans un TGV, le défilement du paysage me rappelle que non, ce n’est qu’une impression, le train avance, plutôt vite, très vite même, respectons le « G » du TGV. Heureusement, mon voisin de siège est un mec sympa, un fan de science fiction avec qui j’ai parlé bouquins, même si je préfère de loin la fantasy.
    J’adore commencer un nouveau journal ! La rencontre avec cette nouvelle entité qui devient mon meilleur ami, mon confident (enchantée d’ailleurs!), toute ces pages vierges ne demandant qu’à être remplies, c’est tellement grisant, presque…ah, enfin le contrôleur, je réfléchirais au mot exact tout à l’heure !

    10 décembre 2022

    Tu dois te demander pourquoi je remet la date si nous sommes encore le 10 décembre. C’est stupide ! Mais c’est parce que, aussi incroyable que ça me paraît (et que ça doit te paraître!) nous ne sommes pas ENCORE le 10 décembre, mais À NOUVEAU le 10 décembre. Je me réfugie à tes côtés pour juguler le trop-plein de frayeur qui menace de m’engloutir, peut-être que poser noir sur blanc ce qui arrive m’aidera à y voir plus clair, à accepter la réalité, ou accepter que ce ne peut-être la réalité et que je suis tout simplement en train de devenir folle. Tout est possible, c’est évident. Si ce qui arrive se passe vraiment, il est indéniable que tout est possible. Même que je sois devenue folle ET que tout cela soit vrai, en même temps, dans un espace temps ridiculement absurde, dans un non-sens évident, car quel besoin aurais-je de revivre une journée de train me paraissant déjà bien trop longue. La vie se serait-elle dit que ne pas voir ma famille depuis si longtemps était une bonne chose ? Était-ce une raison suffisante pour enfermer quelques centaines de personnes dans une boucle temporelle ? Soit, les autres n’étant pas conscients de cet état, ils n’en sont pas réellement perturbés, donc théoriquement, ne sont pas enfermés. Mais tout de même. Ma vie n’est en rien exceptionnelle, ni en bien, ni en mal. Donc, je ne vois pas ce qui pourrait justifier une intervention de la Vie pour me remettre dans le droit chemin. Soit, je n’ai pas réellement réfléchi à cela, ma nouvelle journée a débuté il y a à peine une demi-heure ; nous sortons de la gare de Poitiers, trois nouveaux passagers viennent de s’installer, la femme aux écouteurs et le papa portant son fils. Heureusement, ce gamin n’est pas un chouineur, c’est déjà ça de gagné. Mon voisin s’est replongé dans le premier chapitre de son roman. Le veinard. J’aimerais bien oublier que j’ai déjà lu Harry Potter pour tout redécouvrir…



    Nan, ce n’est pas possible. JE DOIS ÊTRE EN TRAIN DE RÊVER. Je suis en train, ça c’est sûr. Et je fais des jeux de mots pourris pendant que ma journée est pourrie. Je vais péter un câble. Je me disais aussi que je trouvais que j’encaissais plutôt bien le coup là. Tout ça n’a aucun sens !
    Bon, on respire et on observe un peu les voisins. Qui sait, peut-être que l’homme de ma vie est dans le coin et je l’ai loupé, donc paf. Rembobinage. D’ailleurs, maintenant que j’y pense….comment s’est finie ma…journée d’hier si j’ose dire ? Je ne me rappelle pas du moment ou tout s’est rebooté… Combien de temps me reste t’il dans cette boucle ? D’ailleurs, qui sait, peut-être n’était ce qu’un accident et que cette histoire ne se vivra qu’une fois ? Maintenant que j’y pense, tout ce que j’écris ne servira sûrement à rien, tout s’effacera sûrement d’ici demain si je repars en arrière. Bon, je perd mon temps, ça m’énerve, je vais aller me restaurer et boire un coup au wagon bar.


    10 décembre 2022 (3)

    Pour résumer : rien ne s’est effacé de mon journal, c’est étrange, la journée reboucle à un moment terrifiant ; le train a freiné brusquement et je me suis cognée contre une valise qui tombait. En tout cas, c’est ce qui est arrivé hier. Alors je panique. Si j’étais morte ? Si j’étais coincée dans ce moment parce que je refuse l’idée de ma mort ? Je suis donc peut-être obligée de travailler sur l’acceptation de ma disparition, du fait que je ne reverrais jamais ma famille, que je n’ai pas revue depuis si longtemps, que tout cela est totalement injuste et que…non, non, non, je n’ai pas envie de penser à ça ! En tout cas pas maintenant. Ça ne sert à rien que je panique, ce n’est peut-être absolument pas ça, et je devrais éviter de faire des choses qui me rendrait folle. Sortir de cette boucle est sûrement possible, et ce jour là, j’espère que j’aurais réussi à mettre à profit cette expérience. Bon, étant donné que j’ai l’air bien partie pour quelques tours de 10 décembre, je vais aller m’offrir un festin au wagon bar. Je ne suis pas encore prête à bien réfléchir et le bar est bien pourvu en alcool, je ne vais pas cracher sur une bonne cuite sans conséquences. Si la journée redémarre, je ne devrais pas avoir la gueule de bois, non ? On se voit demain.



    10 décembre (4)

    J’ai été incroyablement stupide et prétentieuse. La vie, la boucle, l’existence ne tourne pas autour de ma petite personne ! Ah oui, pour commencer, je n’ai effectivement pas la gueule de bois. Plutôt cool. Et ensuite, je ne me suis pas bourrée la gueule toute seule ! Loin de là ! Nous étions cinq. Chacun conscient de la boucle, chacun paniqué et bien décidé à noyer cette journée dans un flot alcoolisé. Ce qui devait être une simple fuite dans les mondes éthyliques s’est transformé en soirée plutôt sympathique et pleine de fous rires. Enfin, je dis soirée, mais au fond, on est en plein après-midi. On est tout le temps en plein après-midi à vrai dire. Première question à laquelle nous n’avons pas trouvé de réponse : même si notre corps n’a aucun besoin de se reposer vu qu’il repart dans la boucle (tout comme nous n’avons pas la gueule de bois, notre corps revient dans le même état que lors de notre journée initiale), notre esprit, lui, ne va-t-il pas devenir complètement dingue s’il ne peut avoir de pause ? C’est aussi pour réguler nos émotions que nous dormons, pas que pour régénérer notre corps. Combien de temps allons nous pouvoir tenir ce rythme… Bon, j’ai rendez-vous avec les autres dans le bar alors…see you soon !



    10 décembre (6)

    J’ai loupé quelques jours d’écriture, mais les journées ont été très remplies. Enfin, les après-midi. Je vais essayer de tout résumer. Nous avons pu définir que la boucle commençait à 14h32 pour se finir à 18h11. Nous sommes en tout 13 à être inclus dans la boucle. Encore plus étrange, nous ne somme qu’un par wagon. Sans pour autant partager un autre point commun semble-t-il. Pas le même siège, pas de billet acheté le même jour, pas d’histoire commune, bref, nous ne voyons pas pour le moment…pourquoi nous ?
    Après s’être retrouvés dans le bar avec les quatre autres, nous avons d’abord remarqué un sixième larron venu commander un café pour la première fois, donc un changement dans la routine habituelle. Nous avons déduit de son air hagard qu’il était lui aussi prisonnier de ce train perpétuel. Effectivement, en l’abordant, nous avons pu confirmer qu’il était des nôtres. Après avoir réalisé que nous venions tous d’un wagon différent, on ne s’est pas embêtés à faire dans la dentelle : on a traversé tous les wagons en demandant à tue-tête qui était coincé dans la boucle temporelle. A chaque fois ce fut pareil ; des dizaines de regards inquiets, étonnés ou exaspérés, et un, un seul regard soulagé, parfois suivi d’une crise de larmes en bonne et due forme. Nous n’étions pas seuls, nous pouvions partager des souvenirs avec les autres. On ne se rend pas compte à quel point c’est important, de pouvoir partager des souvenirs.
    Parmi la bande, l’un de nous commence sa boucle aux toilettes, ce qui a plutôt tendance à l’exaspérer. J’ai la chance de la commencer juste après en être revenue. Ce qui fait que je n’ai pas eu besoin d’y retourner depuis le début de cette aventure. Chose plutôt agréable je dois dire. Voilà pour les faits un peu marrant. Nous avons aussi testé quelque chose de plutôt intéressant : l’une de nous est descendue en gare de Paris, qui n’était pas sa destination à la base, histoire de voir si elle allait sortir de la boucle. Évidemment, comme on pouvait s’en douter, elle est revenue comme chacun d’entre nous à sa place de début de boucle. Mais, et c’est là que ça devient intéressant, elle est revenue avec de nouvelles choses dans ses poches. Elle s’était acheté un sandwich au poulet (mis dans un sac en papier kraft) et deux paquet de bonbons (mis dans ses poches). Le sandwich a disparu, mais pas les bonbons. Ou plutôt pas les bonbons qu’elle avait mis dans la poche de son jean, ceux de son blazer ayant étrangement disparus. Nous avons donc décidé de chacun descendre a Paris lors de la dernière boucle, avons remplis nos poches de délicieuses denrées. Pascal a même mis une bouteille d’un bon whisky dans les poches de son imper et la bouteille était encore là à notre « retour ». Nous avons pris rendez-vous pour 15h30 dans le wagon bar, histoire de profiter un peu des bienfaits de la boucle tout en devisant et spéculant sur les raisons et mécanismes de cette aberration temporelle. Ne sachant pas quand tout cela allait finir, j’ai décidé de faire comme si je ne trépignais pas d’impatience initialement.


    10 décembre (peut-être le vingtième,en tout cas pas loin)


    Je commence à déprimer. Hier, j’ai fait une visio avec la famille. Ils n’ont pas très bien compris pourquoi étant donné que je suis sensée arriver dans quelques heures à leur yeux, alors l’ambiance était un peu…tendue ; teintée d’incompréhension et d’impatience. Ils avaient mille choses à faire avant que j’arrive. Je crois que c’était une très mauvaise idée. Je ne le referais pas. Mais ils me manquent tellement ! Ça doit faire a peu près un mois que je ne leur ai pas parlé, il se passe plein de choses incroyables dans ma vie et je ne peux même pas leur raconter… C’est tellement injuste. Avec les autres Coincés (on a adopté ce nom, il nous faisait rire quand on avait encore envie de rire), on a commencé par faire la fête pendant quelques boucles, je pense que c’était notre façon de ne pas craquer, et de créer des liens avec ceux qui allaient vraisemblablement devenir notre seul entourage ces prochains temps, mais petit à petit, l’envie de faire la fête a disparu. L’un d’entre nous a sa famille dans le train, mais hors de la boucle. Au début, je l’enviais, mais maintenant j’en suis moins sûre. C’est quand même atroce d’être, jour après jour, avec ceux que l’on aime, sans que ceux-ci puissent se souvenir des moments passés ensemble. Comme s’ils étaient des pantins, des poupées leur ressemblant. Jour après jour, ils répètent inlassablement les mêmes mots, font les mêmes gestes. Comme si l’on était dans un parc d’attraction, comme s’ils n’étaient que des automates. Bien-sûr, il est toujours possible de les entraîner faire autre chose, pour les sortir de leur routine, mais premièrement, il n’y a pas non plus grand-chose de nouveau a faire dans un train, très vite on épuise les différents scénarios possible, et surtout, c’est terrible de les voir, dès qu’on les laisse en autonomie, refaire inlassablement les mêmes choses.
    Non, je ne l’envie plus du tout.


    10 décembre (je sais plus….30 ? 40 ?)

    C’est compliqué de compter ces boucles. Elles ne durent que 4 heures finalement, ce n’est même pas une journée entière. Je ne sais même pas si Noël devrait déjà être passé. Ne devrions-nous pas être en 2023, ou pas encore ? Impossible de savoir. Je ne suis pas la seule à avoir arrêté de compter. Nous pensions tous que ce serait important de savoir, mais nous avons réalisé que non, c’était surtout déprimant. Alors nous faisons comme si chaque nouvelle boucle avait quelque chose de nouveau a apporter. Nous n’avons pas le temps de faire grand-chose. Nous sommes sortis une fois à Saint-Pierre-des-Corps, histoire de changer de décor. Mais la ville était un peu déprimante à vrai dire. La ville ou le regard qu’on lui a porté. Mais en tout cas, ça ne nous a pas donné envie de réitérer l’expérience. On se contente de descendre parfois à Paris histoire de faire des courses, d’agrémenter le quotidien. Je suis allée m’acheter un nouveau livre hier. Le choix des ouvrages dans le point presse de la gare ne m’avait pas enchanté plus que ça mais l’arrivée à Paris n’étant pas très loin de la fin de boucle, on doit se contenter de ce qui est en gare et aux alentours. Moi qui ai toujours détesté qu’ils aient transformé les belles gares de ma jeunesse en minis centres commerciaux, finalement, dans ce contexte particulier, ça semble plutôt sympa comme idée. Allons bon, si je commence à faire l’éloge du consumérisme, pauvre de moi. Serais-je à ce point désespérée ? Il faut croire. Et puis c’est quoi cette façon de voir les choses ? Les belles gares de ma jeunesse ? T’es une vieille dame ou quoi ? Et voilà, je me met à m’invectiver toute seule. Folie, folie, folie….mais n’ai-je pas toujours été un peu dingue ? Les gares étaient-elles mieux avant ? Je ne sais pas. J’étais très jeune, je traînais avec tous les squatteurs, à boire des coups, à fumer…aujourd’hui je me suis peut-être embourgeoisée qui sait. Ça fait bien longtemps que je n’ai plus pris le temps de m’asseoir sur un bout de trottoir pour juste discuter avec un inconnu. Je ferais mieux de lire ce livre que je n’ai pas envie de lire. Ça m’évitera de penser.


    10 décembre (trois boucles après la dernière fois)

    Le livre était nul. Je m’en doutais. Après l’avoir fini, je l’ai laissé traîner sur le siège, il a donc disparu lors du redémarrage. C’est vraiment étrange ces objets qui ne restent que s’ils sont en contact avec nous même. Ça me donne une idée…

    10 décembre (le lendemain)

    Et mon idée a fonctionné ! Au moment de finir la boucle, j’ai enserré mon voisin de siège dans mes bras, et il est aujourd’hui avec nous dans la boucle ! Ce n’est peut-être pas très charitable de ma part, mais je préférais tester avant d’en parler à Grégoire. C’est notre compagnon dont la femme et le fils sont coincés hors de la boucle. Je vais attendre la prochaine boucle pour lui en parler, histoire de voir si Benjamin (mon voisin) sera toujours conscient demain !


    10 décembre (quelques boucles après)

    Donc : si je ne prend pas Benjamin dans mes bras il est éjecté de la boucle. Si je le prend dans mes bras lors de la fin de boucle, il se souvient de tout. Après lui avoir tout expliqué, il a absolument voulu rester conscient de tout ce qui se passait. On a tou de même décidé de faire une dernière expérience ; je ne l’ai pas inclus dans la boucle hier soir et la, surprise. Un « invité » ne se rappelle pas de la dernière boucle, mais par contre, il garde ses souvenirs des boucles précédentes. Je ne sais pas quoi faire de ces infos. Pourquoi seulement oublier la dernière boucle ? En tout cas, je vais aller raconter tout cela à Grégoire. A lui de décider ce qu’il voudra en faire…


    10 décembre (environ une vingtaine de boucles plus tard)


    Après avoir vécu quelques boucles avec nous, Benjamin a décidé de « partir en vacances » selon ses propres termes. Il a commencé à voir que c’était moins sympa que ça en avait l’air. Au lieu d’angoisser, il a préféré retourner dans une semi-inconscience. A ma charge, m’a-t-il dit, de lui dire où on en était, histoire qu’il décide ou non de nous rejoindre pour quelques temps s’il le souhaitait. Je lui dois bien ça après tout. C’est moi qui l’ai entraîné la-dedans alors qu’il n’avait rien demandé.
    En ce qui concerne Grégoire, il a sorti Carole de la boucle, lui expliquant que s’il la remettait directement hors de la boucle, elle n’aurait aucun souvenir d’y être entrée. Elle a décidé de rester, mais ils laisseront leur fils en dehors. Ce serait trop difficile pour lui ; il n’a que neuf ans. Je l’ai dit à Benjamin, il est ravi de n’avoir pas été un cobaye inutile. Parfois je n’arrive pas à savoir s’il m’en veut ou s’il est content. Sûrement un peu des deux en y réfléchissant bien.


    10 décembre (je sais plus, j’ai plus envie de savoir. Mais un bon bout de temps)


    C’est totalement ridicule de continuer à écrire 10 décembre à chaque fois. Comme s’il n’y avait pas assez de routine comme ça autour de nous. Je n’en peux plus de Benjamin qui me demande A CHAQUE BOUCLE depuis combien de temps il en est sorti. Je me suis un peu énervée ce matin du coup. Alors il m’a dit de le sortir de la boucle pendant quelques jours, histoire de briser un peu notre monotonie et surtout de revenir ensuite dans sa pseudo léthargie en se rappelant d’arrêter de me demander ça tous les jours. On s’est mis d’accord ; si quelque chose de nouveau arrive, je lui en parlerais de moi-même. C’est bien. Parce que je commençais un peu à le détester. Le pauvre.
    Il y a certaines choses qui me manque vraiment, des choses au premier abord insignifiantes, mais qui me ferait vraiment du bien. Comme prendre une douche. C’est totalement inutile, on est toujours aussi propres, mais le fait de sentir de l’eau couler sur son corps…c’est tellement plaisant. C’est sûr, c’est super écologique de ne pas avoir besoin de prendre de douche. De ne pas faire de déchets, de manger des choses qui se régénèrent au fur et à mesure étant donné qu’elles ne sont pas dans la même…dimension que nous. J’avais souvent l’impression que le monde allait trop vite, que je ne serais pas capable de m’adapter à tout ces changements…que je n’étais tout simplement pas adaptée à cette société de dingues, qui te demande toujours plus, toujours plus vite, sans respect pour notre rythme propre, pour notre environnement. Cette société étriquée entre les cultes, qu’ils soient faits de dieux, d’argent, de personnalités ou même de pseudo bonheur qui serait la panacée de la vie terrestre. Comme si vivre heureux (pour) toujours était la réponse, le sens caché de la vie, la sortie d’une boucle de réincarnations qui serait elle-même la malédiction que la vie aurait lancé sur le vivant. Il faut vraiment que je prenne une douche.

    10 décembre (le surlendemain)


    Comme quoi, l’envie de prendre une douche mène a de grandes découvertes. Il y a une piscine a 20 minutes de marche de la gare de Saint-Pierre-des-Corps ! Notre première sortie dans cette ville nous avait laissé un si mauvais souvenir que plus personne n’y est plus jamais descendu ! Quelle erreur ! Ma journée d’hier a été délicieuse. Une longue douche chaude dans les vestiaires, suivie d’une longue baignade, elle-même suivie d’une deuxième douche chaude. Suivie de moi qui me change à toute vitesse parce que l’heure de rebooter arrivait et je n’étais pas sûre ; reviendrais-je à poil si jamais je n’avais pas le temps de m’habiller ? Après tout, si l’on arrive à ramener des choses dans nos poches, pourquoi pas l’inverse ? Et bien non, il s’avère que je n’avais pas eu le temps d’attraper ma chaussure gauche et elle est revenue avec moi, sagement lacée à mon pied. Maintenant que j’y pense, c’est parce que Pascal était entré en gare de Poitiers et qu’il avait donc encore son imper sur les épaules qu’il avait été le seul à avoir de grandes poches supplémentaires à remplir lors de nos sortie courses. Donc il était probable que je retrouve mes habits en arrivant. J’ai un nouveau maillot, que j’avais acheté à la piscine et qui est revenu avec moi, coincé sous mon aisselle au moment de revenir. D’ailleurs je m’interroge : est-ce du vol ? Ce maillot, je l’ai payé, mais cet argent n’existe plus. Le maillot en question s’est-il…dupliqué ? Il y a t’il un double de lui-même dans cette nouvelle réalité ? Dans ce cas je ne l’ai pas volé, même si je ne l’ai pas vraiment payé. Je devrais peut-être en profiter pour faire plein de shopping ? Ouh la la, je viens d’avoir une crise de rire en m’imaginant serrer mes « possessions » à chaque nouvelle boucle ! Quelle image ridicule ! C’est incroyable, ça faisait longtemps que je n’avais pas ri autant. Peut-être cette baignade m’a-t’elle aidé à me débarrasser de cette espèce de chape de mal-être qui m’étouffait depuis quelques temps. J’ai l’impression que ma famille, les fêtes de Noël, la…réalité sont loin. Que je flotte dans un autre monde que celui où tout cela existe. Du coup, ces souvenirs, cette réalité lointaine qui n’en est plus une n’a plus le même impact sur mon être. Je ne suis plus touchée par l’absence de ce qui faisait ma vie là-bas. Je me suis fondue dans mon nouveau quotidien. Ça fait partie des choses absolument merveilleuses que l’être humain peut faire pour sa survie ; s’adapter. Que pouvais-je au final faire d’autre pour ne pas devenir folle ? Ce n’est plus une question de choix à ce niveau, mais juste de survie. Juste de survie.


    10 décembre (bien plus tard)


    Bizarrement, nous nous sommes tous repliés dans notre coin ces derniers temps. Comme si le contact des Coincés devenait douloureux, comme une petite brûlure. Ça ne fait pas très mal, mais c’est tout le temps là, lancinant. Obsédant. Voir dans les yeux de ceux qui savent le reflet de ta vie, c’est parfois oppressant. Je suis toutefois étonnée. Je pensais qu’on allait devenir amis, très proches les uns des autres avec tout ça. Mais pourtant c’est l’inverse qui a l’air de nous arriver. Autant nous adorions passer des bons moments ensemble au début, autant nous sommes maintenant focalisés sur le moindre défaut des autres. Un peu comme un vieux couple qui aurait oublié comment c’était quand ils étaient encore de jeunes amoureux, focalisant maintenant sur la moindre imperfection en la diabolisant jusqu’à se demander comment ils ont pu s’aimer un jour. Vu que les gens hors de la boucle étaient devenus un simple décor à nos yeux, il n’y avait que nos compagnons d’infortune pour nous rappeler la triste réalité. Nous allions peut-être passer notre éternité ici, entre nous. Et c’était insupportable. Les seuls avec qui j’échangeais encore un peu étaient Carole et Grégoire qui n’oubliaient pas que c’était grâce à moi qu’ils pouvaient au moins être l’un avec l’autre. Si leur fils était encore coincé dans la boucle, ils savaient qu’au moins il ne risquait rien. Ils ne vivaient pas comme les 12 autres Coincés (dont je fais partie) parce que leur fils, leur « fil de réalité », était là, à leurs côtés, jour après jour. Leur fils, avec qui ils partageaient plein de bons moments, quand bien même il ne s’en souvenait pas chaque lendemain. Ce n’était pas vraiment grave, ils étaient ensemble, et c’était le plus important. Alors, parfois, ils viennent dans mon wagon et l’on sort Benjamin de sa léthargie pour lui raconter les dernières nouvelles et se faire une petite fête. Je l’ai emmené avec moi à la piscine, il était totalement angoissé à l’idée que je ne le ramène pas dans le train à la fin de la boucle ! Que lui arriverait-il alors ? Serait-il lui aussi, comme le maillot de bain, dédoublé ? Il y aurait-il un lui libéré de la boucle à Saint-Pierre-des-Corps et un autre assis dans son éternel fauteuil de la voiture n°8 ? L’idée était bien trop effrayante pour que l’on ait envie de faire des expériences cette fois-ci. En plus, je crois que je commence à bien apprécier Benjamin. Sa demi-présence est la parfaite chose pour maintenir mon équilibre et me rappeler de « l’autre vie », celle d’avant la boucle, sans pour autant m’en languir. Et puis, il est vraiment sympa. Si jamais un jour on sort de là, j’espère qu’on restera amis. Amis….oui, je crois que c’est ça. On devient amis. Parce que lorsque l’on vit des moments aussi fort, que l’on partage autant de choses, il est impossible de considérer que nous ne sommes encore que de simples connaissances, des potes, ou autre terme plutôt impersonnel. Non ? C’est le genre de pensée qui me permet de me rattacher parfois à l’autre ligne temporelle, celle qui avance. Le fait de me dire que je pourrais ne plus voir Benjamin a quelque chose d’étrangement rassurant. L’idée de perdre de vue quelqu’un lorsque l’on vit dans un vase clos à quelque chose de tellement normal, de tellement lointain, que ça rapproche automatiquement de l’immensité habituelle du monde. En tout cas il retourne de l’autre côté après demain. J’ai bien vu qu’il hésitait. Une partie de lui aimerait rester. Mais je crois qu’il a aussi compris l’importance que sa présence dans les deux mondes avait pour moi. Alors il repart. Après demain, parce que l’après midi que l’on a vécu aujourd’hui était formidable, et il ne voudrait pas l’oublier… Moi non plus je ne voudrais pas qu’il l’oublie d’ailleurs.


    10 décembre (on s’en fout)

    J’ai à nouveau peur. Ce train qui freine brusquement tous les soirs, je n’ai pas envie au fond de savoir ce qu’il y aura après. Il y a t’il seulement quelque chose après ? A force de penser à ce que nous pourrions devenir si nous sortions de la boucle, j’ai réussi à occulter le fait que nous pourrions peut-être simplement ne pas devenir quoique ce soit du tout. Le néant. La fin de nous. Mais tout cela n’a pas de sens au fond. Pourquoi seulement nous 13 ? Un seul mort par wagon ? Totalement improbable, tout comme l’inverse. Ce chiffre, cette répartition laisse tellement peu de place au hasard, ça paraît…réfléchi. Serait-ce…une expérience ? Une expérience de type ésotérique ? Une expérience humaine ? Sommes nous réellement dans ce train finalement ? Ne sommes nous pas dans un laboratoire, 13 volontaires pour une expérience sociologique, immergés dans une réalité virtuelle ? Mais dans ce cas, qui est Benjamin ? Est-il réel ? Un simple effet de mon imagination ? Ou bien même…les 12 autres sont-ils réels eux aussi ? Suis-je simplement seule dans mon délire, seule dans mon imagination, seule enfermée dans un laboratoire, telle une souris dans sa cage ? Que j’aimerais croire en quelque chose en ce moment, quelque chose de plus grand auquel me rattacher. Mais devant moi il n’y a que le doute, et la peur qui l’accompagne toujours…


    10 décembre (le dernier espérons)


    Nous allons tenter une sortie. Une chose tellement incroyable qu’aucun d’entre nous n’y a pensé avant. Cela fait plusieurs boucles que nous éveillons progressivement tous les passagers du train. C’est Benjamin qui a eu cette idée lors de sa dernière venue. C’était à un de ces moments particuliers, celui où nos regards se croisent avec cette compréhension commune qui ne nécessite pas de mots, que j’ai vu la lueur, la lueur d’une idée que tu sais être brillante, s’allumer dans son regard. Et il m’a expliqué son raisonnement. Cette boucle était une simple anomalie, une anomalie qui aurait pu ne jamais détraquer l’existence de quiconque mais, pas de chance, elle a croisé notre convoi. La vie cherchant toujours une porte de sortie, une manière de continuer, a préservé une âme dans chaque voiture afin d’aider ce train a ressortir de ce paradigme qui n’aurait pas du être. Pour faire simple, notre place est ailleurs et c’est le train qui est coincé dans le temps, entraînant avec lui les vies qu’il contient. Il suppose donc qu’en libérant tout le monde afin de « tenir » le maximum de structure du train, nous pourrions peut-être le débloquer. Et franchement, je n’avais pas d’autre idée à soumettre, alors pourquoi pas ? Quoiqu’il en soit, presque tous les passagers sont maintenant Conscients (et non plus Coincés dès lors), et chaque Conscient peut lui même libérer quelqu’un d’autre. Lorsque nous nous sommes rendus compte qu’il suffisait à un nouveau Conscient de libérer une autre personne de la boucle pour devenir un « Conscient permanent », ça a été à la fois un coup dur et une bonne nouvelle. Coup dur parce qu’on aurait pu faire ça bien avant, bonne nouvelle parce que ça allait dans le sens de la théorie de Benjamin. Il est presque 18h, il faut que j’y aille.


    10 décembre (21h)

    Je suis contente de cette journée. Il sera écrit qu’en ce samedi 10 décembre j’aurai gagné un maillot de bain et un nouvel ami, presque…ah, le train entre en gare. Je réfléchirai au terme adéquate…demain ou un autre jour !

  • Froussarde vagabonde (7)

    Suite et fin des aventures de notre musicienne un peu folle.

    Arrivée chez moi, bien sûr, je n’ai pas réussi à faire quoique soit d’autre que de rêvasser à mon prince charmant du moment. Dont je ne connaissais d’ailleurs toujours pas le nom, j’avais enregistré son numéro sous Thorin. Après avoir affronté les quolibets de mes deux parents virtuels (mes colocs, qui, bien qu’ils soient plus jeunes que moi, avaient, eux, la tête légèrement mieux vissée sur les épaules) et savouré le délicieux repas dont ils m’avaient laissé une portion au frigo, je regagnais ma chambre, claquais honteusement la porte au nez de Boule de Poils et me laissais tomber lourdement sur mon lit.

    Pendant que je rebondissais sur mon matelas, je fus assaillie par les récents et torrides souvenirs de mon après midi. Je craquais en envoyant un sms directement à mon Thorin.

    Et passais les deux heures suivantes à attendre vainement une réponse.

    Et voilà, comme d’habitude, encore un mec pas aussi gentil qu’il en avait l’air. De toute façon se sont tous des cons. Puis il a répondu. Il s’était juste endormi après mon départ. Il était heureux de m’avoir rencontré. Il espérait qu’on se reverrait. Il me trouvait vraiment bizarre.

    Il adorait ça.

    Je m’endormis à mon tour, un sourire niais collé sur le visage, et le cœur battant fort sous ma poitrine encore frémissante. Le réveil me laissa une impression de rêve. Je ne savais plus exactement si j’avais réellement vécu tout cela.

    Enfin, si.

    Je savais que c’était réel, mais mes émotions me paraissaient lointaines, comme s’il elles ne m’appartenaient pas vraiment. Exit le sentiment de planer au dessus du sol. Je repensais à mon projet et n’arrivais plus non plus a retrouver l’enthousiasme qui avait caractérisé le début de mes envolées intellectuelo-artistico-révolutionnaires. Je n’aimais pas ce que l’amour pouvait faire de moi, et j’étais bien décidée à ne pas laisser mes sentiments polluer ma volonté et mon sens de la réalisation.

    Alors je décidais de profiter de ce moment de pseudo lucidité, (sans réaliser que je ne faisais encore une fois que réagir à mes peurs, qui me domine lorsque je suis fatiguée ou que je me réveille) et fis la première connerie de la journée.

    J’effaçais son numéro, ainsi que son message.

    Comme ça, me disais-je, tu ne seras pas tentée. Et s’il veut t’écrire, il a toujours ton numéro, tentait de se rassurer Fleur Bleue. Une heure plus tard, j’étais noyée, je regrettais mon geste, mais Peur Bleue m’expliquait que c’était la meilleure chose qu’il y avait à faire, tandis que Fleur Bleue se lamentait en de longues exclamations plaintives.

    Ca y est, c’était à nouveau la baston dans mon cerveau.

    Branle-bas de combat, les péronnelles sortent les griffes. Je décidais de les laisser entre femelles régler le problème et partie faire une longue course dans le parc pour me changer les idées.

    Il pleuvait à nouveau.

    Décidément…

    Au moins, il faisait jour cette fois….

    …………………………………………………………

    Nouveau réveil. Café, colocs qui zonent dans mon paysage, douche qu’on s’oblige à prendre parce que définitivement, on pue, retour à la case lit sans même envisager une autre alternative. Même pas vu le chien. J’ai mal au crâne. Putain, ca y est, contre coup de la bouteille de whisky. La bonne nouvelle, c’est que je me suis miraculeusement remise à un horaire relativement normal.

    Il n’était que 11h quand je me suis réveillée.

    Une grasse mat somme toute relative. Je crois vaguement qu’on est lundi et que j’ai potentiellement autre chose à faire que de traînasser dans mon lit. Mais actuellement je m’en fous.

    Je referme les yeux.

    14h30

    Le téléphone sonne.

    16h

    Je me décide à consulter mon répondeur.

    Mince.

    Ma répèt…

    Je pourrais appeler mes collègues pour tenter de me justifier, ou tout du moins m’excuser.

    Je devrais.

    Je repose mon téléphone et re-sombre illico dans ma mélancolie affective.

    Pourquoi ai-je effacé son numéro !

    Qu’est ce qui m’a pris !

    Il doit attendre une réponse de ma part à son dernier message, et peut être n’insistera-t-il pas ?

    20h

    Je commence à sentir l’énergie poindre en moi. Allons bon.

    Je reprend une douche, celle qu’on prend parce qu’on souhaite se détendre les muscles et le cerveau, avec plein de gels douche parfumés, que tu regrettes après d’avoir utilisé parce qu’ils sont industriels et polluants, mais qui transforment ta salle de bain en spa. Une fois sèche et habillée, un rapide coup d’oeil dans le miroir me fait réaliser que j’ai toujours la gueule en vrac.

    On perçoit encore la trace de l’oreiller sur le côté de ma joue gauche.

    J’ai envie d’aller voir Thorin. Avant même d’y penser, je me retrouve à me maquiller légèrement les yeux pour camoufler mon air de zombie sur le retour et je pars, mon casque vissé sur les oreilles, Boule de Poils en guise de guide. La musique à fond, je marche, je réfléchis. Je ne suis plus sûre de vouloir y aller, mais marcher me fait du bien. De pensées en pensées, complètement pointées vers ma vie affective, je me rapproche du centre-ville.

    Il habite de l’autre côté. Ca doit faire près d’une heure que je marche. Je revois son visage et mon cœur se serre. Ma respiration se saccade tandis que je revis les moments partagés, que je me rappelle sa peau contre la mienne. Je me ressaisis et m’interdit de penser à cela.

    Ca ne va pas m’aider.

    Je m’arrête sur un banc pour ne pas arriver à mon but trop rapidement et observe à nouveau les gens. Il y en a beaucoup en couple. Ils ont l’air, pour la plupart, juste heureux d’être ensembles. Comme si cela suffisait à leur bonheur et que le reste n’avait pas d’importance. Je trouve ça merveilleux sur l’instant, mais peu après, une autre pensée, envoyée par je ne sais lequel de mes acolytes intérieurs m’arrête dans mes rêves d’amour Disney :

    « Crois-tu réellement que cela dure toujours ? »

    – Qu’importe, puisque c’est comme les passage de chemin de fer, répondis-je, bien que je n’étais pas sûre moi même d’où je voulais en venir. Un amour peut en cacher un autre et nous porter plus loin encore !

    Une autre entité intérieure prend le relais et me rappelle le moment sous la pluie, la course effrénée après le temps, et le besoin de vivre le moment présent, et l’envie-besoin d’agir pour améliorer ce qui me fait souffrir dans ce monde… Je commence à me rappeler le rôle que je me suis attribué, ou que la vie m’a délégué, peu importe, le résultat est le même. Je ne serais jamais capable de vivre en paix avec moi même si je n’agis pas. Je n’ai pas le temps pour l’amour, je n’ai pas la force de rester consciente en étant amoureuse.

    Je me connais.

    Tu te noierais dans cette relation, t’investirais, respirerais à l’unisson avec l’autre, et n’arriverais pas à résister. Car plus on exprime son besoin d’indépendance, plus l’autre devient présent, tendre, puis carrément pressant. Tu te laisses aller à ce confort rassurant, et sans y penser, tu abandonnes ta fougue. Et c’est là que l’autre commence à se détacher.

    Car il a pu te couper les ailes.

    Il enviait ta liberté, a voulu la posséder alors que ce qui est possédé n’est plus libre. Il a voulu te posséder alors qu’il n’aime pourtant pas les oiseaux en cage. Je ne peux pas me permettre de revivre ce genre de parcours. Je décide de rentrer chez moi. Il me reste deux heures d’autonomie dans mon casque, ça devrait suffire pour rentrer sans me préoccuper de ce qui m’entoure, pour marcher machinalement vers ma nouvelle destination.

    Ma caverne.

    La vie aurait pu me laisser ainsi perdre toutes mes illusions, mais elle ne comptait apparemment pas me laisser voguer seule dans ses flots pour le moment.

    Je croisais Thorin à ce moment précis.

    Il me regardait d’un air embêté, ne sachant pas quoi dire selon toute vraisemblance. Etant exactement dans la même situation, la gêne aurait pu se prolonger bien plus longtemps. Mais cette partie de moi qui m’avait déjà poussé à l’embrasser puis à sonner a encore une fois prit les choses en mains. Je me suis écoutée lui déballer tout ce que j’avais sur le cœur. Le fait que j’avais effacé son numéro parce que je ne voulais pas lui laisser la possibilité de me blesser, ni de me détourner de mes objectifs. En fait, je lui expliquais même bien plus clairement que tout ce que j’avais pu penser ces deux dernières heures. Et plus je parlais, plus je le voyais se détendre, je dirais même…se sentir soulagé. Et quand j’eus fini, il m’avoua qu’il avait pensé la même chose, tellement la même chose qu’il avait lui aussi effacé mon numéro.

    Incroyable.

    Nous sommes immédiatement partis boire une bière pour nous aider à digérer ce qui était en train de se passer. Environ deux litres de bière plus tard (chacun, évidemment), et le monde réinventé à l’infini dans d’interminables discussions enflammées, nous réalisions que nos chevaux de bataille étaient de la même trempe. Que la vie ne nous avait peut-être pas réunis pour régler nos problèmes affectifs, mais peut-être bien pour accomplir toutes ces choses qui nous rongeaient tout les deux.

    Pour agir pour nos convictions.

    Nous étions emportés par notre fougue et notre hargne, et avions déjà échafaudé de nombreux scénarios de projets sensés avoir un impact durable sur les esprits, et la bière mêlée à notre euphorie d’être ensemble, rendait nos plans formidables à nos yeux. Nous avions la sensation de participer à un de ces moments dont se rappellera l’Histoire. Et bien que cette soirée se soit à nouveau finie par d’interminables caresses au fond de son lit, nous nous endormîmes avec une impression de sérénité intérieure. Nous savions que pour l’un et pour l’autre, nos vies primaient sur notre relation, et que l’on ne risquait pas, cette fois-ci, de se perdre en essayant de s’adapter à quelqu’un qui nous demande plus de disponibilités.

    Que notre liberté serait respectée.

    Pas de risques.

    Et ca nous donnait encore plus l’envie de se battre pour que le monde entier devienne ainsi. Libre, et respectueux des sentiments de chacun. Où tout le monde prend ses responsabilités en fonction de ses moyens, et utilise ces moyens pour les autres quand ils en ont besoin. Un monde où l’on sait que l’on peut compter sur son voisin, et vice versa. Où chacun comprend que nul n’est parfait, que nul ne peut tout faire par lui même. Mais aussi que l’on peut acquérir de nouvelles compétences avec l’aide appropriée. Où l’on sait cultiver les vertus de chacun.

    Un monde qui ne nous paraissait pourtant pas utopiste à ce moment précis.

    Pour la première fois de ma vie, je me sentais animée d’une foi en ma capacité d’agir sur mon environnement. Je vibrais au rythme des réunions que l’on faisait régulièrement, qui me rappelait pourquoi je vivais. Pourquoi je voulais me battre. Je ne me sentais plus vaincue par les événements, et la croyance diffuse que j’avais toujours eu quant à l’avenir de l’humanité se transformait en rage d’agir.

    Elle me nourrissait et m’aidait à grandir.

    J’avais montré mon logo à Thorin et il en avait fait de magnifiques tee-shirt qui arboraient fièrement le slogan « je suis un(e) inadapté(e) » Nous les distribuions dans la rue contre un prix libre. Nous voulions créer un mouvement, inciter chacun à se détacher de l’opinion publique. Nous étions utopiques et espérions le rester. Nous voulions toucher le plus de monde possible. Les débuts furent difficiles, et mon expérience de la musique de rue nous épaula pour comprendre la psychologie des masses afin de les inciter à nous écouter et acheter notre produit.

    « Notre produit ? » s’exclama Thorin, dont très étrangement je ne connaissais toujours pas le prénom, ayant pris l’habitude de l’appeler ainsi.

    Il ne m’a jamais demandé pourquoi je l’appelais ainsi.

    Il est comme ça Thorin.

    Il ne pose jamais de questions.

    Les questions qu’il pose lui sont réservées. Sa curiosité est purement intérieure. Ca fait parti de ce que j’apprécie chez lui. Car il s’intéresse aux autres, mais les acceptent tels qu’ils sont. Peu lui importe le pourquoi ils sont ainsi.

    En l’entendant relever les termes d’achat et de produit que j’avais malencontreusement utilisés pour parler de nos tee-shirt sensés sauver le monde de sa perdition, je réalisais immédiatement que l’on devait s’être perdus quelque part en route.

    Nous nous étions transformés en commerçants, sous couvert de réunir des fonds pour développer notre projet. Et nous ne savions plus réellement quel était ce projet. Que voulions nous en faire ? Dans les idéaux, les choses étaient simples, mais dans leur mise en pratique, nous avions tout simplement perdu notre fil conducteur.

    La fougue s’était tout de même envolée.

    Les choses ne sont pas toujours simples.

    On part parfois avec les meilleures intentions du monde, et on se laisse emporter par la première impulsion, qui nous donne l’impression de vivre réellement, alors que nous n’en sommes qu’aux prémices. Et si l’on est pas bien préparé, si l’on ne s’aime pas assez tel que l’on est vraiment, on peut se perdre facilement dans les rêves des autres.

    C’est dans ces moments là qu’il est important de s’isoler.

    De se retrouver.

    De se parler seul à seul (ou à plusieurs si comme dans mon cas on est très nombreux dans sa tête, ce qui complique parfois passablement les discussions internes…)

    Bref, de faire le point.

    Il était temps pour nous de se retirer, chacun de notre côté.

    Les « réveil, café, colocs » s’enchaînent, et je me traîne d’un bout à l’autre de l’appartement, en trainant dans ma djellaba toute la journée. Jusqu’au jour où mon coloc me fait une remarque qui me sort de mon état apathique.

    « dis donc, tu ressembles à un champignon sous une feuille qui sort la tête de la terre »

    Cette étrange remarque humoristique fut le début pour moi d’une nouvelle période de mûrissement personnel. Je décidais de laisser tomber mon « combat » pour le moment, parce que, je devais bien l’avouer, il m’avait épuisé, et les résultats n’avaient même pas réussi à entamer le seuil minimal de mes espérances. J’étais partie en fonçant tête baissée, et j’avais du abandonner pour cause de trop grande illumination.

    Je devais m’avouer que j’avais été complètement exaltée lors de ce mois passé à arpenter les rues avec Thorin. J’avais essayé de fédérer le maximum de gens pour faire avancer mes Idées de Sauvetage de la Race Humaine et n’avais réussi qu’à réaliser les divergentes visions du monde qu’avaient les autres.

    Cela m’avait rendu moins naïve au moins.

    J’avais cru que mon enthousiasme et ma grande conviction, mêlés à mon immense amour de la vie et des gens suffiraient à rallier les foules. Maintenant que j’y pense, ça explique sûrement le petit poney que m’ont offert mes colocs la dernière fois… Je dois vivre dans un monde fantastique. Bien sûr, je ne m’attendais pas à rallier d’immenses foules, hormis dans mes rêves les plus extrémistes, ceux qui me faisait peur car je me rendais compte de la force obscure que le pouvoir pouvait procurer. Car lorsque je poussais la machine à imaginer à fond, je me voyais parler à des oratoires immenses, et secouer les cœurs pour avancer vers un nouvel âge…

    Limite je me voyais, sauvant des bébés chats d’immeubles enflammés.

    Personne ne résiste à un bébé chat.

    C’est mignon.

    Tous les politiciens devraient avoir un bébé chat sur l’épaule pour monter dans les sondages.

    Cela dit, j’aime pas les chats.

    Heureusement, je voyais aussi l’énorme responsabilité que cela incombait. Et je n’en voulais pas. Je ne suis pas une meneuse. Ni une suiveuse d’ailleurs. Juste quelqu’un qui veut pousser les uns et les autres vers la découverte d’eux même et vers la conscience des mécanismes de leurs peurs.Vers l’amour de soi et par extension des autres.

    Et non l’inverse.

    J’avais bien sûr arrêté beaucoup de monde sur mon chemin, et en avait même intéressé un bon nombre, mais tous attendaient de nous que nous agissions pour eux. Ils s’apprêtaient à se laisser guider et moi, je n’ai jamais été une bonne bergère. Je sourie intérieurement en me disant que j’inviterais peut être le loup à s’en partager une, de brebis. Ou j’essayerais de le rendre végétarien. C’est bon le fromage de brebis.

    En imaginant cela, je compris mon erreur.

    Il était vain d’essayer de changer les autres. Chacun doit cultiver son propre jardin. La seule chose envisageable était de s’améliorer soi même. Pour donner l’exemple, être en phase avec ses convictions profondes. Et ce faisant insuffler aux gens que l’on croise la graine de l’espoir. Pour les aider à faire pousser la plante magnifique qu’ils n’avaient pas encore la conscience de porter en eux. Les aider à s’aimer assez pour que les regards que lancent ceux qui ont peur quand ils voient les autres s’épanouir ne les freinent pas dans leur éclosion. Car celui qui a peur veut garder les autres dans le noir, pour justifier sa propre couardise comme étant ce qu’il faut faire.

    Justifier sa non-action par des c’est ainsi.

    Se cacher sous une loi, un patron, un dieu, un ami, un amant, un ego mutilé…

    Rien ne sert de convaincre car seul la différence vaincra.

    Mais si chacun laissait ses vertus personnelles croître, il n’y aura plus besoin de concilier les opinions, car elles seraient toutes justes et complémentaires, car guidées par l’amour et la compréhension. Elles seraient libérées des peurs.

    J’étais prête à reprendre mon chemin.

    J’allais me résoudre à manger mon fromage en espérant que l’odeur tente le loup, et a partager éventuellement avec lui une côtelette. Peut-être qu’en faisant fondre le fromage dessus…

    ……………………………………………………………………..

    Le réveil suivant me donna l’impression d’être un éveil plutôt. La journée me paraissait lumineuse bien que le ciel arborait ses plus beaux nuages. Je me lève et boit mon café par pur plaisir. Pas de brume matinale à chasser. Je m’active et fais la vaisselle. Personne n’est debout. Je prend ma douche en paressant délicieusement sous le jet d’eau chaude. Un petit coup d’eau froide parce que j’aime les contrastes et je sors.

    Toujours personne.

    Je croise enfin mes colocs qui se réveillent, étonnés de me revoir entièrement parmi eux.

    J’ai même préparé des crêpes en attendant. Et pour une fois je n’ai pas bu plus de bière que je n’en ai mis dans la pâte. Quoi ! Un verre de bière au petit déjeuner n’est peut être pas le plus conventionnel des repas, mais on m’a toujours dit que les céréales, c’était bon le matin. Ils dégustent leur premier café tandis que je finis le fond de la bouteille.

    Ce serait criminel de le jeter.

    Une petite crêpe jambon-fromage, une autre à la confiture, une troisième que je jette discrètement sous la table pour Boule de Poils et j’en embarque une quatrième pour plus tard, ça m’évitera d’avoir à sortir de ma chambre.

    Une nouvelle phase d’hibernation arrive.

    Je jubile d’avance.

    Je les laisse débarrasser la table, de toute façon ils n’ont pas fini et ne sont pas pressés.

    Ils ne travaillent pas aujourd’hui.

    Moi, j’ai le fourmillement créatif qui me reprend.

    Je n’avais pas de répèt avant quinze jours. Ce qui me laissait le temps de me mettre à de nouveaux morceaux pour étoffer mon répertoire solo. Pour mes créations purement personnelles. Pour peindre aussi. Ecrire. Faire tout ce que j’aimais faire sans jamais l’avoir mis en route de manière régulière. Je devais confirmer mon nouveau style de vie.

    Cette vie où je ne laisse pas mes doutes m’empêcher d’avancer.

    Juste faire au fur et à mesure sans se poser de questions superflues. Un univers ouvert sur lui même.

    J’avais toujours organisé ma chambre comme un repli, avec plein de petits coins isolés et fermés, des meubles coupant la pièce en deux, un lit caché derrière des séparations diverses, des bureaux tournés vers le mur. Il était temps que cela change. Je tournais mon bureau de manière à avoir une vue sur le reste de la pièce quand j’y étais installée. De suite, tout me paru encore plus lumineux. De la musique a fond dans les oreilles et j’étais partie pour une journée de remodelage intérieur. Mon intérieur et celui dans lequel je vivais par extension. A prendre dans les deux sens.

    Après quelques heures d’efforts douloureux et de nombreux couinements indignés de Boule de Poils sur qui j’avais malencontreusement marché très souvent, j’avais réussi à tout bouger, y compris ma grosse armoire.

    Et le résultat était saisissant.

    On respirait.

    Comme me le dirait une amie plus tard en la voyant, on réalisait qu’avant il y avait bien un problème, même si l’on ne s’en rendait pas compte. Phrase qui me correspondait parfaitement à ce moment là.

    Je me roule un pétard et le fume lentement, confortablement installée dans mon fauteuil, momentanément débarrassé du bordel qui l’ensevelissait habituellement. J’observe ma bibliothèque, encore étonnée du nombre impressionnant de bouquins que j’avais pu accumulé ces quatre dernières années. A force de les ranger en vrac, je ne les voyais plus, ce qui ne m’encourageait pas à lire autre chose que les trois même livres, que j’avais réussi à soustraire à l’anarchie régnant dans mon armoire. J’en redécouvrais d’ailleurs certains que je n’avais jamais lu et même d’autres que j’avais failli acheter dernièrement car ils m’intéressaient! Je tisais doucement, en regardant les volutes de fumées que je recrachais s’entremêler avec un rayon de lumière. Elles dansaient autour de leur cavalier lumineux, se contorsionnant pour l’enlacer, se mettant mutuellement en valeur. La fumée, en elle même, n’a rien d’exceptionnelle, si ce n’est sa densité. La lumière a pour elle ses couleurs, mais elle manque d’opacité pour pouvoir être admirée. Les deux mélangés deviennent merveilleux. Je suivais les tourbillons en me laissant porter par cette nouvelle sensation de bien-être.

    Encore une fois, cette plongée dans la beauté qui m’entourait me grisait.

    Je laisse mon esprit partir là où lui seul le sait, pour puiser les idées qui deviendront mes prochaines créations. Avançant doucement dans les méandres infinis du monde des idées, je sélectionne ce qui me fait le plus vibrer, caressant au passage d’autres inspirations que je ne retiens pas, les laissant repartir à la recherche d’autres artistes à nourrir. Mon choix fait, je redescend dans la sphère de la réalité et m’assoit devant mon instrument. Le piano en l’occurrence. Je laisse mes doigts me guider. C’est eux qui s’emparent de ce qu’entend mon cerveau. Ils ont en eux la sensation laissée par les idées qu’ils ont caressées en imagination. Je laisse les formes se développer, les idées se construire, en essayant de ne pas les diriger par mon mental, mais en les laissant mûrir par elles-même.

    J’essaye de n’être qu’écoute, de me laisser surprendre par ce que la musique me propose.

    Des heures durant, je me laisse posséder par mon amant insatiable, m’immergeant en lui, comme si seul son souffle pouvait créer un air que je sois capable de respirer.

    Je ressortis de ma transe en pleine nuit encore une fois, vidée et heureuse.

    Je ne savais pas en quoi le fait de me laisser composer pourrait aider le monde à avancer, mais je laissais mon instinct me guider. J’étais sur la bonne voie. Je sentais quasiment les flots porter ma barque. Je me contentais d’observer les paysages qui défilaient, toute à ma joie de vivre.

    Et j’apprenais.

    Je laissais le court de l’eau diriger mon embarcation, car j’étais certaine qu’elle se dirigeait vers mon idéal, même si je ne savais peut-être pas réellement encore ce qu’il était. Et puis, peu importe le but, seul compte le chemin. Car dans ses détours, la vie m’apprend tellement de choses que je ne pouvais pas soupçonner auparavant, que je me savais riche.

    D’expériences, de compréhensions, de découvertes.

    Des choses qui m’étaient tellement inconnues que je n’aurais jamais su trouver ces chemins de moi même. J’ai lâché prise et fait confiance à l’avenir/le destin/la chance, appelez ça comme vous le voulez. Et cette confiance a été honorée.

    Bien sûr, les choses ne se passent pas toujours comme je le souhaiterais. Mais à chaque fois, j’en ressors grandie, et je comprend que rien n’arrive par hasard. Je me laisse alors vivre, et me contente d’observer. De prendre du recul sur moi même.

    Peu à peu, j’ai appris à aimer la personne que je suis.

    Cette courageuse petite fille qui a toujours le cœur à la fois débordant d’amour et éternellement brisé, mais qui n’abandonne jamais. Je lui ai pardonné ses faiblesses. Car je lui en voulais, même si je ne l’avais jamais exprimé. C’est pour cela que les enfants avaient tendance à m’énerver. Pour ne pas dire carrément me crisper.

    Je me suis pardonnée.

    J’ai accepté que seul comptait les efforts que l’on fait pour s’en sortir, car ils nous rendent fier de nous. Et que personne, et encore moins nous même, n’a le droit de nous en demander plus que nos possibilités.

    -Seuls les sots utilisent le mot échec, pensais je soudainement. Rien n’est perdu tant que l’on réussit à comprendre. Tant que l’on grandit, que l’on se trouve, que l’on s’affirme !

    -Tout dépend si l’on parle du jeu de stratégie, dans ce cas, nous pourrions toujours utiliser ce mot, répond le clown en moi.

    Remarque inutile.

    Était-il réellement indispensable d’interrompre ma réflexion pour ça ?

    Mais je souriais en coin avant de reporter ma conscience sur le travail accompli dans cette journée. J’étais épuisée, il était tard, mais je sentais que je ne pourrais pas dormir tant que je ne serais pas arrivée a la naissance de mon nouveau-né.

    Le retour de la brume mentale me fit me changer de cap.

    Peut-être, finalement, allais je pouvoir dormir

    Grossière erreur.

    J’étais pourtant maintenant assez coutumière de ce phénomène pour réaliser que je ne ferais que me tourner et me retourner dans mes draps jusqu’au matin si je retournais me coucher ! Il me fallu tout de même deux heures pour accepter que je ne dormirais pas.

    Je me relève.

    Café, brumes dissipées, il est cinq heures du matin.

    Mon voisin ne va pas tarder à se réveiller, et je n’ai toujours pas dormi. Au mieux je peux considérer m’être reposée, voir légèrement assoupie, durant ces deux heures à faire des tours complets sur moi même… Je me remet au piano, pose le casque sur mes oreilles, et repart visiter à mon tour les contrées que mes doigts ont déjà explorées.

    Parfois, mes doigts partent sur un chemin, et mon cerveau sur un autre.

    Et dans ces moments, ça fait des nœuds, dans les doigts, et dans la tête.

    Mais en général tout se finit bien, on concilie les idées des deux et on trouve une mélodie encore plus riche que celle qu’on avait tous imaginé.

    Ca devrait toujours être comme ça dans la vie.

    Fatalement, quelques heures plus tard je tombe sur les colocs, en pleine forme après une bonne nuit de sommeil, alors que j’espérais me rendre discrètement aux toilettes. On partage un autre café. La journée d’hier et ses crêpes me parait lointaine.

    C’est que je suis partie très loin entre temps.

    Ils rigolent sur le fait que mon retour d’outre-tombe n’aura pas duré longtemps. Ils viennent s’extasier à leur tour sur mon nouvel aménagement (mais, n’ai-je vraiment tout changé qu’hier ? Ça me paraît irréel, comme si cela faisait très longtemps que les choses étaient ainsi…) et me félicitent pour cet élan que l’on perçoit dans l’atmosphère nouvelle de ma chambre.

    Enfin, quelque chose de ce goût là.

    Je suis fatiguée, bien sûr, et le café ne joue plus pour moi. Je suis à la limite des palpitations, je dois me reposer. Je retourne dans ma chambre en m’excusant, et n’ai que le temps de les entendre exploser de rire avant de refermer la porte et de me noyer sous ma couette. Je ne fais qu’une courte sieste de trois heures et me réveille en pleine forme.

    Il est à peine midi, j’ai encore toute l’après-midi devant moi.

    Afin de ne pas me laisser tenter à glander, je décide d’aller me promener dans le parc et entraine Boule de Poils avec moi. Le parc est assez grand et laissé en jachère une grande partie de l’année pour ne pas fatiguer la terre. Propice aux ballades on oublie totalement que l’on est en ville dans certains petits coins.

    Le soleil recommence à montrer le bout de son nez, et les journées se rallongent. L’odeur du printemps est encore loin, et le froid titille encore les naseaux, mais les rayons arrivent à réchauffer les joues lorsque le vent tombe.

    Je prend le temps de penser aux gens que j’aime.

    Ils sont nombreux.

    Je suis aussitôt submergée par des vagues d’amour inconditionnel.

    Je suis heureuse.

    J’ai de la chance d’avoir autant d’amis, ce n’est pas l’apanage de tout le monde et j’en suis très consciente. A ce moment précis, je les sens tous autour de moi. Ils font partie de qui je suis. Je fais beaucoup d’efforts pour eux. L’amitié s’entretient autant que l’amour d’un couple. Il faut prendre le temps pour eux, il faut savoir être à l’écoute, avoir autant besoin de donner que de recevoir. Par extension, je pense à ma grand-mère qui nous a quitté et qui m’a fait ce don de l’amour, à mes parents grâce à qui j’ai fait de la musique avant même d’apprendre à lire, à leur absences aussi, et aux difficultés que toutes leurs histoires de déchirement ont mise en moi.

    Il est étrange de penser que c’est grâce au fait que mes parents se soient éloignés de moi que j’ai appris à me débrouiller seule. J’ai su faire d’une blessure une force parce que j’ai su voir le pourquoi encore une fois. Si j’ai eu cette vie, c’est que c’est celle qu’il fallait que j’ai pour devenir celle que je suis.

    J’aime cette fille.

    J’aime son passé qui a fait d’elle une solitaire hyper-sociable.

    Elle a su se transcender afin de vivre ses rêves, s’écouter tant bien que mal au milieu du brouhaha que faisait les autres autour d’elle, et a pris son envol. Sa curiosité, sa capacité d’adaptation et ses espoirs me rendent fière d’elle. J’étais fière de moi. J’étais si pleine d’amour pour moi que l’amour que j’avais à donner n’attendais plus de retour.

    C’était incroyable.

    Je sentais à nouveau la musique monter tout doucement. Je commençais à regagner mon appartement pour me remettre au piano quand je croisais une jeune fille en pleurs, respirant tant bien que mal entre deux gros sanglots.

    Comment réagissez vous quand vous croisez quelqu’un en larmes dans la rue ?

    Et ne répondez pas tous, vertueusement ;

    « je m’arrête ! »

    Car j’ai bien observé autour de moi, et les gens la dévisageaient plus qu’ils n’avaient l’air de compatir, et je failli aussi succomber au déni ! Je m’approchais prudemment pour qu’elle ne se sente pas agressée par ma présence et qu’elle comprenne que je ne voulais pas lui imposer ma présence, mais seulement lui proposer une oreille attentive si elle le souhaitais. Il faut croire qu’elle le souhaitais car une heure plus tard je connaissais sa vie dans les moindres détails, et je tentais de trouver quelques mots pour la rassurer.

    C’était inutile au fond, je voyais bien que parler avait suffit à la calmer. S’entendre dire les choses à voix haute a parfois un effet surprenant. Cela permet de prendre du recul sur des pensées qui, lorsqu’elles ne sont pas exprimées, prennent l’ascendant sur nous. Alors qu’il suffit parfois de les expulser par la parole, car en les entendant, elles perdent de leur pouvoir hypnotique. Tout en écoutant ma demoiselle en détresse, à l’intérieur de moi, c’était devenu une réelle symphonie.

    Je savais que je n’exploiterais jamais toutes les voix que j’entendais, mais j’en ferais quelque chose de potable.

    On pourra me dire qu’il n’était pas très honnête de ma part de penser à autre chose pendant que la demoiselle me parlait. Mais je l’ai écoutée attentivement, la musique ne faisait qu’enrober l’instant. Et seul le résultat compte à ce qu’il paraît.

    Je ne suis, bien-sûr, absolument pas d’accord avec cette déclaration.

    Mais ici, le plus important était que ma nouvelle connaissance repartait avec un gros sourire plein d’espoir et la ferme intention de ne plus laisser quiconque la plonger dans un tel état, car elle méritait qu’on la respecte. Elle savait qu’elle devait avant tout se respecter elle-même, et avais juste besoin de quelqu’un pour le lui rappeler. Je savais pertinemment que sa vie n’allait pas changer du tout au tout en une discussion. Qu’elle allait probablement rejoindre l’idiot qui l’avait faite pleurer. Et qu’elle allait sûrement revivre des situations similaires.

    Mais la graine était plantée. C’est tout ce que je pouvais faire.

    A elle de l’entretenir.

    Cette rencontre résonnait avec ma nouvelle vision du combat. Un combat où la seule personne sur laquelle on agit c’est nous même. Le reste n’est que vases communiquants.

    Je me rappelle d’un moment où, en tournant légèrement mes enceintes, je me suis trouvée à l’exacte endroit où les deux signaux se croisaient. Je me sentais comme touchée par la musique, je sentais les vibrations, des basses, des aigus, c’était très intense. Mon coloc était rentré à ce moment là, et m’avait spontanément dit que je rayonnais. S’en est suivi que, emporté par mon énergie, il avait passé une journée étonnement productive. Lorsque l’on est heureux, on donne du bonheur aux autres, sans ne rien faire, juste en étant.

    -Je pense que je vais essayer de faire une chanson joyeuse pour une fois, décidais-je, pas tout à fait convaincue par la possibilité de la chose

    -Allons bon, c’est idiot, me répondis-je immédiatement

    La mélancolie te rend heureuse, elle n’est que la preuve que ton cœur est vivace. Il n’y a pas qu’un seul type de bonheur. Voilà un sujet qui mériterait d’être traité… A peine arrivée chez moi, je me précipitais sur mon carnet et commençais à griffonner. Je jetais mes idées en vrac, ce dont je voulais parler, les tournures de phrases attirantes qui me passaient par la tête. Une demi-heure pour remplir quelques pages de notes brouillonnes.

    Je fonctionne parfois à l’impulsion, parfois à la réflexion.

    Cette fois, je sais ce que je veux dire, alors je tourne les mots jusqu’à temps qu’ils expriment le fond de ma pensée. Mais d’autres fois, je les laisse me guider pour qu’ils me dévoilent un peu de mon inconscient. Je relis mes notes tout en commençant à les classer mentalement, à voir le squelette de mon texte se dérouler devant mes yeux. Je chantonne quelques notes afin de trouver le rythme qui soutiendra ma composition. La musique qui tourne maintenant en boucle dans ma tête est seule maîtresse à bord. Je laisse les mots se développer sur le chemin tracé par la mélodie qui flotte, encore légèrement incertaine, au fond de mon esprit. J’ai déjà tout l’accompagnement dans la tête, celui que j’avais entendu au parc.

    Il ne me restait plus, une fois le texte bien ancré, qu’à me mettre, enfin, au piano.

    L’opération était facilitée par la séance de la veille où j’avais déjà fait tourner la plupart des riffs que je comptais utiliser. Je les avais déjà malaxés dans tous les sens, étirés pour qu’ils me crachent toutes leurs possibilités. Je les entendais me chanter la forme dans laquelle ils souhaitaient prendre vie. Je négociais avec certains, afin que tout le monde soit content, triturait un peu le résultat final pour homogénéiser le tout, et après de longues heures de palabres et d’expérimentations, je savourais le résultat final en le jouant encore pendant une bonne heure, inlassablement, me délectant du plaisir procuré par la fierté de la construction, par la beauté des sons qui ne me donnaient pas l’impression de venir de moi.

    Je les découvrais en les jouant, y trouvant les subtilités au fur et à mesure, et tentant parfois d’analyser ce que j’avais fait.

    J’ai toujours été nulle en analyse.

    Que ce soit en littérature ou en musique.

    Les commentaires de textes étaient mon cauchemar au lycée. J’y arrivais à peu près, mais ça ne m’intéressait pas tellement… Je n’en voyais pas l’intérêt. Vite fait, c’est sympa de comprendre les techniques, mais très vite l’envie de se les approprier prend le dessus. Je leur préfère de loin les dissertations, où l’on peut s’exprimer, jouer avec les mots, faire des phrases a rallonge pour dire quelque chose qu’il aurait été possible, mais moins intéressant, de dire en trois mots.

    En musique, c’est pareil.

    Je n’ai pas envie de savoir comment les autres composent. Je voulais comprendre les bases pour me libérer de la partition, je voulais comprendre le processus de création, mais pas toute l’analyse de la construction même du morceau.Pour cela, je fais confiance à mes oreilles et ma sensibilité. J’y ai mis du temps, mais les choses sont arrivées par elle même. Le temps de digérer toutes ces infos.

    Maintenant, je laisse la musique me guider parce que j’ai su l’apprivoiser. Je ne cherche pas à la comprendre, car je souhaite qu’elle me surprenne, encore et encore. Je ne veux qu’infiniment la découvrir, où qu’elle me mène, aussi loin des sentiers battus qu’elle aura la volonté de me porter.

    Ma nouvelle chanson était prête, je l’aimais, et je pouvais aller me coucher l’esprit tranquille.

    Il n’était que trois heures du matin.

    Ma matinée n’était pas perdue.

    ……………………………………………..

    Ce matin, je n’ai pas envie de faire comme d’habitude.

    Je me fais un thé. Une théière pour être plus exacte. Mes colocs sont étonnés de me voir, calme et détendue, affalée dans le canapé, ingurgitant des quantités astronomique de la mixture que j’appelle thé.

    Il y a du thé dedans cela dit.

    Mais beaucoup d’autres choses en général aussi, des épices, des herbes, des plantes, des trucs plus ou moins définissables, mais en général consommable… En général. Tout le monde évite soigneusement de se servir dans ma théière.

    Tant mieux.

    Ils vont se faire un café. On se pose tous autour de la table, garnie pour l’occasion d’une avalanche de nourriture, et on commence notre rituel d’écoute de ma nouvelle création. Bizarrement, mes intestins ne me donnent pas l’impression d’avoir allumé la piste de danse. Pas d’envie de vomir, je me sens sereine face à cette première jetée dans le monde public. Mes colocs aiment cette chanson, ils trouvent que mon son est plus mûr, ne peuvent pas mieux expliquer. Je reste zen face à la décomposition analytique du briefing traditionnel. J’ai l’impression que l’époque où je tremblais est révolue. Je sais que ce n’est qu’une impression, que je tremblerais encore. Mais je ne tremblerais plus de la même manière.

    Et cela change tout.

    J’ai assez confiance en moi pour accepter que les autres ne soient pas d’accord en moi. J’ai été persévérante dans ma remise en question, et cela m’a aidé à ne pas confondre combat et dictature. Laissons chacun libre d’agir, seul compte de vivre en accord avec soi-même. Il ne sert a rien d’obliger les autres à vivre comme nous, ni de les empêcher d’agir dans leur âme et conscience.

    -En parlant de conscience, est ce que tu réalises que peu de gens vivent en accord avec eux même ? me glisse la voix de Bonne-mère

    N’ai je pas déjà préciser que mon seul combat maintenant était contre la peur irraisonnée ?

    Non ?

    Et bien c’est fait ! Et j’espère que ça te va !

    Silence.

    Bonne-Mère est partie.

    Vexée ou satisfaite, je n’en ai aucune idée. Cela dit, venant du Révolutionnaire j’aurais supposé que la remarque était perfide, mais venant de Bonne-Mère, je pense que ça voulait dire qu’il était quand même important d’aider autrui à s’accorder. Laisser les autres s’épanouir à leur vitesse ne veut pas dire les laisser se débrouiller seuls, mais savoir, comme avec ma pleureuse du parc, montrer que l’on ne veut pas s’imposer, mais qu’au besoin, on est là.

    Je décide que cette journée sera dédiée à mes colocs. Ils sont là pour m’épauler, m’encourager, et comprennent quand la folie créatrice s’empare de moi. Je les embarque dans mon sillage et on passe la journée en ville. Je les inviterais peut-être même au resto ce soir….Maintenant que j’y pense, j’en connais un sympa, un restaurant basque qui sert des plats de tapas délicieux, dont un fameux, au fromage de brebis chaud….

    Ca sera d’actualité.

    Et connaissant Coloc numéro Un, il accompagnera sûrement ça de côtelettes d’agneau…

    ***************************************************

    Il est important de savoir s’arrêter de penser autant que de penser.

    Voilà la conclusion que je tire des derniers événements. Se poser tout le temps des questions empêche d’agir de manière juste. Moi qui voulait maintenant combattre la peur, je devais commencer par agir. Par agir juste. Si je m’écoute, je n’ai qu’une envie, revoir Thorin, et essayer de vivre l’histoire qu’on a vécu qu’à demi-mots et demi-instants depuis le début. On s’est cachés sous notre quête pour passer du temps ensemble. Parce qu’on avait tous les deux peur de se perdre dans cette relation, nous avons laissé la peur dicter le chemin qu’avait pris notre histoire.

    Je pensais tout le temps à lui. Il me manquait. Qu’il soit présent ou non, il était en permanence avec moi.

    Finalement, j’étais arrivée où je le voulais dans ma vie personnelle, je savais qui j’étais, et je n’avais plus peur de l’inconnu. J’étais au début de ma conquête de l’univers après tout ! La musique était enfin une composante essentielle et inaliénable de ma vie, je n’avais plus peur que l’on me détourne de mon chemin puisque j’étais en ce moment même en train de l’arpenter.

    Alors il était temps de faire ce que je prônais, et de prendre mon courage à deux mains, sauter dans l’inconnu et me laisser porter sur un nouveau cours d’eau. Et je suis sûre que ce nouvel affluent se jettera dans la rivière qui me conviendra à ce moment là. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais je décide dès lors de suivre la voie de ce qui me fait du bien. Et là, tout de suite, ce qui me ferait du bien, c’est parler à Thorin.

    Les plus grandes expériences nécessitent de prendre des risques.

    Je dégaine mon téléphone et attend, le cœur battant, qu’il décroche.

    « C’est marrant, je pensais a toi, me dit-il en décrochant, j’ai envie de te voir. Vraiment envie. »

    Ca y est, je fonds à nouveau, mais cette fois, je suis prête à le vivre, à transposer cette histoire dans la réalité.

    Il faut que je me lance.

    Moi aussi. J’ai très envie de te voir.

    C’est ce que je voudrais répondre spontanément, mais ma peur me bloque encore une fois et je lui répond :

    « tu cours, toi, quand il pleut ? »

    Bien-sûr, elle n’aura pas pris beaucoup de temps à revenir, la peur. N’avais je pas dit que j’étais prête ? Mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Je réussis à balbutier un :

    « toi aussi tu m’as manqué »

    Ouf.

    Je cherche quelque chose d’autre à dire, mais au fond, une seule question me taraude l’esprit, et seule sa réponse pourra m’aider à rendre cette histoire réelle.

    Car, j’avais non pas transposé cette histoire dans mes rêves les plus fous, mais bien dans mes pires cauchemars, ceux où je m’oublie dans l’Autre. Mais cette fois, je voulais commencer à vivre dans la réalité. Ni trop exaltée, ni trop détachée. Mon maître-mot : acceptation.

    Seule sa réponse pourra m’aider à rendre notre histoire réelle.

    « Avant toute chose, j’ai une question à te poser, lui dis-je en ignorant le sourire amusé que je sens poindre à travers le téléphone. C’est important. »

    Un silence attentif me confirme que j’ai toute son attention.

    Seule sa réponse m’aidera à rendre mon histoire réelle.

    « Comment tu t’appelles ? »

    FIN

  • Froussarde vagabonde (6)

    Ceci est la sixième et avant-dernière partie des aventures de notre musicienne!

    Qui voit?

    Je suis assise dans la rue à regarder les gens courir.

    Je crois qu’ils courent parce qu’il pleut…

    La pluie ruisselle très doucement sur mon visage mais n’est pas assez puissante pour que je sois trempée. Je me demande pourquoi tous se cachent sous leur parapluie. Pourquoi courent-ils vraiment ? Est-ce pour échapper à cette légère bruine, ou fuient-ils quelque chose de plus important ? Mon esprit divague, se ballade autour de moi, observe, décompose la moindre image, le passage piéton rendu glissant par l’humidité ambiante, les pavés scintillants de mille et une gouttelettes, les gens, leur regard crispé…

    Ils sont pressés.

    J’en vois bien un qui court pour le plaisir, même sous la pluie. Mais au fond, court-il parce qu’il aime ça, ou parce qu’il le FAUT. A-t-il choisi d’accepter la pluie sur lui car il apprécie sa caresse, ou est-il sorti faire son footing à cette heure là car dans son emploi du temps surchargé, le créneau midi-treize heure est celui dédié au sport ?

    Je détache à nouveau mon attention du coureur, laissant la percussion de ses pieds contre la terre s’éloigner de mon champs de perception. Je reste là, laissant mes pensées s’imprégner du moment, me laissant envahir par les sensations de l’instant. Je quitte momentanément l’état d’être pour me plonger dans le tout. Je ne suis plus là, et je suis partout à la fois.

    L’euphorie me rend joyeuse et je ris.

    Quelques passants pressés me jettent un coup d’oeil vaguement intrigué. Je crois même percevoir du fin fond de mon monde une expression très légèrement outrée sur un visage. Sans doute cette personne a-t-elle appris à bien se tenir dans les lieux publics. C’est un peu triste maintenant que j’y pense. Je reprend contact avec la réalité suite aux mouvements d’impatience de Boule de Poils qui est maintenant un grand chien bien élevé.

    Plus ou moins.

    Seules dix petites minutes se sont écoulées depuis que je suis sortie de la boulangerie. Dans mon univers, cela fait une éternité. Alors que pour tout ces joggers de la vie, ces quelques petites minutes ont été infinitésimales, pour moi, elles se sont teintées d’un goût d’éternité. Ces petits moments de grâce où tout devient clair, où nous devenons tellement en phase avec le monde que l’on comprend la relativité du temps, où passé et présent ne veulent rien dire, où nous sommes à la fois ce qui fut, ce qui sera, et surtout ce qui est. Comment croire que la vie passe trop vite alors qu’il suffit pourtant de redonner à l’instant son importance pour sortir de cette impression de défilement frénétique du temps ! Je regarde le ciel qui me sourit, et redescend saluer la terre en suivant qui me lance un rire tonitruant en retour.

    -Bonjour le monde !, m’exclamais-je en un vibrant cri silencieux.

    J’arrache outrageusement le quignon de mon pain et croque dedans à pleine dents. Et parce que je suis totalement concentrée dans mon moment de quiétude, les saveurs de ce simple pain me transcendent. Je salive, apprécie les couches de texture différentes, la décomposition du goût en saveurs successives. L’espace d’un instant, je me rend compte qu’il est merveilleux de pouvoir apprécier cet avantage de la vie. Le goût… J’embraye sur le toucher, l’odeur, la vue de mon pain… Sa couleur dorée, sa texture croquante et fondante, ses odeurs encore toutes chaudes qui se diffusent en créant une légère brume dans le froid hivernal…

    Si vous êtes passés sur la place Antonin Froidure à ce moment là, vous avez peut-être été étonnés de voir une étrange fille caresser son pain, debout au milieu de la place, sous une pluie s’intensifiant peu à peu pendant que son chien faisait d’infinies roulades sur lui même.

    C’était moi.

    Mais à ce moment là, je me fichais pas mal de ce que l’on pouvait penser de moi. Cela dit, on ne peut pas dire que je suis quelqu’un qui se préoccupe de l’opinion publique en temps normal déjà… Je suis plutôt du genre à assumer de porter des chaussettes dépareillées, juste parce que j’ai la flemme de les trier. En plus, si je devais jeter mes chaussettes lorsque je perd leurs jumelles, je n’aurais plus que deux solutions : en racheter à tout bout de champ, ou me condamner à n’en porter que des noires. Histoire de pouvoir les apparier à l’infini entre elles. Je suis comme je suis, et même si je n’impose à personne de me supporter, si l’on souhaite être mon ami, il ne faut pas s’attendre à quelques ajustements de ma part. Je t’accepte comme tu es, fais de même, ou restons en là.

    La pluie commençant à tomber drue, je commence à marcher pour rentrer chez moi. Me mets à accélérer. M’arrête.

    Vais-je commencer moi aussi à me presser ?

    La pluie est-elle mon ennemie ? Il ne pleut pas non plus des seaux, je ne devrais pas donner l’impression d’être allée me doucher toute habillée en arrivant chez moi. Je ralentis le pas. Je sens que ce moment est propice à la méditation. Je recommence à laisser mon esprit divaguer en liberté. Je prend conscience que dès que mon esprit passe sur une pensée dérangeante, j’ai tendance à accélérer le pas.

    Bon indicateur pour les pensées inavouées…

    Je remarque de sévères accélérations lorsque je pense à ma pathétique vie amoureuse. Je ne suis pas fière de moi on dirait. En même temps, il n’y a pas de quoi. Entre rêves stériles et dépendance affective, je reviens de loin cela dit. Il faut dire que l’épisode avec mon bûcheron et nos longues discussions m’ont beaucoup aidée à comprendre mes blessures et à mieux les gérer dans mon quotidien.

    Mais ne sommes nous pas tous des handicapés affectifs ?

    En excès ou en manque, l’on ne peut se détacher de ce besoin de l’autre. Bien-sûr, quand on a l’impression de vivre parfaitement les choses, on se retrouve tout à coup démunis devant une personne que la vie a mise sur notre chemin afin de nous aider à mieux nous comprendre. Satané amour, et en même temps si créateur ! Que de merveilleuses œuvres et réalisations que l’amour a permis !

    N’y a t-il pas plus merveilleux moment que celui où l’on laisse sa mélancolie amoureuse s’exprimer, en pleurant sur son cœur brisé ?

    Peut-être n’est-ce que l’apanage de l’artiste de se complaire dans ce genre de moment. Mais quoiqu’il en soit, je sais que c’est à la fois une bénédiction et une malédiction. Ce trop plein d’émotions, cette hyper-sensibilité qui me dévore et en même temps me rend si empathique. J’ai beau en avoir souffert de nombreuses fois, je ne me débarrasserais de cette caractéristique pour rien au monde. Que de fois ai-je entendu les gens me dire que ma musique leur inspirait tout à la fois le bonheur et la tristesse. Que l’on était joyeusement entraînés dans le rythme et en même temps happés par une émotion mélancolique.

    Et ben moi, c’est ainsi que je vois la vie.

    Elle est merveilleuse, et sa dureté fait partie de sa beauté. Je continue mon chemin en planant plus qu’en marchant. J’ai conscience des regards, étonnés, exaspérés, absents, et parfois inquiets (elle est peut-être malade) mais ne leur laisse aucune prise sur moi. Je remercie la vie de m’avoir faite ainsi et je déborde tellement de reconnaissance que je veux faire quelque chose pour elle. Je rentre finalement chez moi à petits pas, me laissant dépasser par des gens énervés de me trouver à traînasser sur leur chemin, (pas normal, encore une droguée) me laissant envahir par les sonorités qui enflent doucement en moi.

    Le processus de création est en marche. Il est de retour.

    Je vais t’offrir une ode mon amie. Une ode à la Vie.

    J’ai juste le temps de voir le regard de reproches que mon ami canin me lance avant de sombrer dans ma folie créatrice. Il sait très bien que dans ces moments là, il ne me verra plus beaucoup, et qu’il lui faudra compter sur les autres habitants de la maison pour tout ce qui concerne sa vie de tous les jours : casse-croûte, câlin, caca.

    …………………………………………………

    Je ressors de mon antre deux jours après, échevelée, avec un air de folie planant encore au fond des yeux. Je suis épuisée et ça se voit.

    « Tu manques de sommeil toi » me balance l’air de rien mon coloc en passant.

    Ah ben tiens. J’espère que je n’ai pas tenu en éveil tout l’immeuble ces deux dernières nuits. Je ne pense pas. Mais j’ai beau avoir travaillé au casque, le claquement incessant des touches dans le silence nocturne a éventuellement pu déranger les cafards.

    Car oui, cette nuit là, c’est avec mon piano que j’ai fait l’amour. Les étreintes passionnées de la création, je ne les avais jusque là partagées qu’avec mon accordéon et ma guitare.

    La boucle est bouclée.

    Je reviens vers mon premier amour, mon premier instrument, et je traverse pour la première fois la jungle des possibles pour en ressortir avec lui, armée d’une nouvelle composition.

    Avant même que je dise quoique ce soit, la petite famille que nous formons se mobilise pour l’événement. Un gros câlin à mon canidé préféré qui l’a bien mérité. Café, jus de fruits, toasts et confitures, tout le monde se réunit autour du petit déjeuner de midi pour prendre connaissance de ma nouvelle création.

    J’aurais préféré choisir un autre moment.

    Ca m’empêche de bien digérer.

    Ce moment spécial ou ton œuvre passe de ta sphère hautement privée à l’univers public à tendance à me serrer l’estomac. Bien sûr, parler d’univers public lorsque nous sommes réunis à trois autour d’une table est peut-être excessif. Quatre si l’on compte le chien et son regard plein d’attentes. Cela dit, que ce soit une ou mille personnes, pour moi l’effet n’est pas exponentiel.

    Heureusement pour moi je dois dire.

    J’ai envie de vomir mes tartines.

    N’y tenant plus je cours m’enfermer aux toilettes.

    Fausse alerte, comme d’habitude.

    Je ressors avec mon petit déjeuner au complet plus ou moins bien ancré au fond de mon estomac et rejoins le salon pour recueillir les premières impressions. La chanson tourne pour la deuxième fois, ils veulent mieux l’écouter. C’est plutôt bon signe, me dis-je. Je me sens plutôt vaseuse. La dépression me guette. Ben tiens. Fallait m’y attendre. Après deux jours à ne pas toucher le sol, l’atterrissage promettait d’être rude. Le briefing attendra.

    Je retourne me coucher.

    Dix heures de coma profond plus tard je me réveille pour constater deux choses. Premièrement qu’il fait nuit, plus précisément qu’on est carrément au milieu de la nuit. Deuxièmement que je suis toute fraîche et toute pimpante. Bien sûr, je vais encore avoir un rythme complètement décalé…

    On s’y fait.

    Je tripatouille sans grande conviction un ou deux pinceaux, me dirige finalement vers mon piano qui me regarde d’un air implorant

    « pas encore ! » me dit-il.

    Après un long échange de regards significatifs, je me rend à l’évidence. Il est fatigué de se faire frapper. Je laisse mes yeux errer à travers la pièce, recherchant qui sera la prochaine victime de ma nouvelle nuit blanche. Si l’on peut réellement considérer que quelqu’un s’étant réveillé à minuit passe une nuit blanche ; peut-être n’est ce qu’une journée normale après tout.

    Une journée nocturne.

    Un cri me parvient du fond d’un placard. C’est ma console de jeu portable, qui m’envoie des bribes d’images du merveilleux RPG que j’ai commencé il y a quelques semaines et que j’ai abandonné lâchement en pleine action. Vais-je me laisser tenter ?

    J’hésite.

    C’est la porte ouverte à trois jours de déconnexion absolue. Je n’ai jamais su faire les choses à moitié. Je décide donc de laisser les images se dissoudre dans l’espace rougeâtre de ma chambre, diffusé par une lampe magique qui change ce lieu de vie en réalité alternative. L’heure de vider son cerveau n’est pas encore arrivée. Il me reste plein de potentiel créatif à exploiter.

    Je zappe l’idée du jeu vidéo.

    Je suis tentée de prendre mon accordéon mais mon élan s’arrête grâce à un sursaut de pensée citoyenne. Mes voisins et colocataires me remercierons plus tard. Une pensée maligne me fait sourire. Ne réaliseraient-ils pas mieux la chance qu’ils ont chaque nuit si pour une fois je ne me montrais pas raisonnable ? Je ricane bêtement à l’idée de faire ma rebelle. Le vent de folie s’estompe.

    Mais il me laisse un goût de grand chamboulement sur les lèvres.

    J’ai besoin d’exprimer ma nature d’inadaptée. Comment exprimer ce maelstrom de sensations qui se bousculent, de ma tête à mon cœur, en faisant de douloureux passages par mes bien trop expressifs intestins ? C’est que je parle avec mes tripes en général ! Bien que j’ai souvent l’impression que c’est l’état du monde qui est inadapté, je suis bien obligée de vivre dans cette société qui me paraît dingue. Et comme vivre en ermite, en ignorant les signes d’agonie qui devraient nous pousser à agir, n’est pas envisageable, je me concentre pour trouver une idée qui aurait le mérite de faire coïncider mes besoins artistiques à mes envies révolutionnaires.

    Ou est-ce l’inverse ?

    Ne serait-ce pas la révolution le besoin et l’art ne serait-elle que l’envie ? J’aurais comme toujours envie de trancher en deux parts égales. Je me décide pour envie et besoin réunis pour chacun. Ce statu quo établi, je ne suis pas plus avancée pour mon grand projet. Déjà deux heures, et je n’ai rien commencé, n’ai aucune piste d’action, et ai passé beaucoup de temps à tourner des idées dans tous les sens, pour finalement en arriver à une constatation désolante.

    Il me faut faire Quelque chose.

    C’était bien la peine de se creuser les méninges deux heures durant pour en arriver à un si pitoyable constat. Il me faut arrêter de chercher. Ce n’est pas en insistant brutalement que l’on trouve des idées. Je ferme les yeux, me concentrant sur mes respirations, me détendant progressivement.

    Inspiration…

    Expiration…

    Inspiration… la vie entre

    Expiration… l’amour se diffuse

    Inspiration.. je m’assouplis

    Expiration..

    Il fait nuit autour de moi, mais un magnifique lever de soleil vient de naître dans mon esprit. Je me jette sur mon ordinateur et commence à travailler sur un logo. Il faut qu’il soit simple, attractif, mais surtout très parlant. Le logo des inadaptés. Bien sûr que je ne suis pas seule sur terre à croire en l’utopie, tout en étant à la fois étrangement défaitiste ! A osciller entre espoir et abandon. Entre haine et amour pour nos semblables. Et peut-être le seul message important est de se rappeler que nous ne sommes qu’un. De suite, la partie enragée de mon être s’offusque contre cette vision (qu’elle qualifie de hippiesque, je ne sais pas trop ce qu’elle veut dire par là) si loin de l’accablante réalité du monde selon ses propres mots.

    « Comment peux tu parler d’amour universel alors que partout les gens s’entretuent, ne se respectent pas, et méprisent tout ce qui leur est différent !, me hurle-t-elle intra-muros (oui, dans ma tête quoi). Il faut agir comme ils le font, dans les cris et la douleur ! »

    Sa voix est aussitôt relayée par celle plus douce de mon côté qui-plane-dans-le monde-rose-bonbon-de-l’amour-universel, qui tente de contre-carrer la diatribe enflammée de son alter-ego maléfique. Mais je coupe court dès les premiers mots de son argumentation.

    Je sais ce qu’elle va dire.

    Elles passent leurs journées à s’engueuler dans ma tête sans aucun respect pour ma tranquillité.

    Je les semonce de se tenir silencieuses.

    Elles seront satisfaites toutes les deux, car je sais que ma voie est entre leurs deux voix.

    *****

    Quand le jour se lève, je décide enfin d’aller me coucher.

    La conceptualisation de mon logo est terminée, il ne me reste plus qu’a le réaliser proprement, mais pour ce genre de travail technique, il vaut mieux que je sois reposée, car ce n’est pas un état semi-comateux qui m’y aidera, contrairement aux moments de recherche d’idées. C’est tellement important de prendre le temps de ne rien faire, le temps de réfléchir, de rêver. Dans cette course que j’observe autour de moi, je me demande combien de gens prennent ce temps…. Mes pensées me mènent aux bras de Morphée, dans lesquels je me glisse voluptueusement tout en laissant échapper un soupir de bien-être.

    Quelques instants après, ou peut-être bien quelques heures plus tard, je ne saurais le dire car j’avais abandonné la notion de temps, je me fais réveiller par un objet quelconque s’étant vautré chez mes voisins du haut. Quelque chose de la taille d’un éléphant à en juger par le bruit. Repoussant les brumes qui m’environnent à coup de café bien amer, je croise mes coloc rentrants de leur journée, accompagnés d’une Boule de Poil surexcitée par les odeurs de la ville. Ils étaient allés se promener en ville, faire quelques achats, boire un verre avec quelques amis et se préparaient maintenant à faire honneur à un goûter qui avait l’air parfaitement délicieux.

    Parfait aussi, j’avais faim.

    Le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée, c’est bien connu.

    Qu’on le prenne le matin ou à 16h.

    Pendant qu’ils me contaient les détails de leur journée bien remplie, je me fis la remarque que cela faisait tout de même plus de trois jours que je n’étais pas sortie de chez moi. Voir de ma chambre. Hormis pour de courtes incursions dans la salle de bain et d’encore plus courtes excursions dans le frigo, lorsque mon estomac hurlait famine et l’exprimait par de violentes crampes (non mais, si tu ne me nourries pas, tu vas voir ce que tu vas prendre.). En y réfléchissant bien, ma dernière sortie datait de ce jour où il pleuvait, et encore, je n’avais fait qu’un aller-retour à la boulangerie, qui est à une minute de notre appartement. Et même s’il m’avait fallu plus d’un quart d’heure pour faire ce trajet, je ne suis pas sûre que je pouvais mettre ce moment dans la case des « sorties ». Et vu l’impression d’enfermement que je ressentais, le temps de voir d’autres paysages que ceux de mon cerveau perturbé était arrivé.

    Je décidais donc de prendre une bonne douche et de me préparer pour sortir.

    Le désagrément, lorsque tu vis à un rythme décalé, c’est que lorsque tu te décides à bouger, il est souvent très tard, et il fait déjà nuit. Voir un peu de soleil ne me ferait pourtant pas de mal je pense. Mais je me contenterais d’un séjour sous la lune. Il ne me reste plus qu’à éviter de tomber sur des amis ou de céder à la tentation d’aller descendre quelques chopines. Décision très difficile à honorer quand tu te décides à sortir de chez toi un samedi soir à 20h. Après avoir ignoré mon téléphone au fond de mon sac, malgré ses fréquentes exclamations, durant deux bonnes heures où je ne fis que profiter de l’air sur mon visage, je laissais la curiosité prendre le dessus sur mes résolutions et me retrouvais à répondre à une amie que je la rejoignais dans un bar du centre-ville.

    Chemin faisant, je croise un beau gosse aux allures de Nain Tolkiennien, petit, trapu et arborant une magnifique tresse dans le dos. Mon attention toute entière est immédiatement happée par son regard. Il tourne la tête, je ralentis et lui souris. Il fait demi-tour et vient me parler. Je suis étonnée de voir qu’il n’a pas l’air d’un dragueur forcené, il aurait même l’air timide.

    « Je ne fais pas ça d’habitude, commence-t-il, mais tes yeux m’ont complètement chamboulé. »

    Chamboulé ? Moi qui croyait être la dernière à utiliser ce vocabulaire quelque peu désuet ! Il se tortille légèrement d’un air gêné, tout en me regardant d’un air de cocker en attente de caresses. Je réalise soudain qu’il attend peut-être une réponse de ma part, un signe lui disant qu’il peut continuer ce début de conversation, qu’il est le bienvenu dans ma sphère.

    « merci »

    Voila, pour le sens de l’à-propos, on repassera. Nouveau tortillement en face. Je n’ai pas du être très claire, ni encourageante. Je le vois se préparer à faire demi-tour à nouveau et agite mes neurones pour trouver quelque chose à dire avant qu’il ne disparaisse.

    Crotte !

    Je suis pourtant bavarde, j’ai toujours quelque chose à dire sur tout, et là, je me retrouve comme deux ronds de flan (au passage, c’est quoi cette expression, franchement…..Si je me réfère au saint wiki, flan signifiait argent auparavant et rond se réfère lui aux yeux ronds que l’on faisait en voyant deux flans… S’en suit que l’on peut donc comparer un flan avec un ou deux milliers d’euros…ce qui fait cher le flamby)

    Voyant que l’amorce de son mouvement se transforme en réel repli, je lance ce qui me passe par l’esprit à ce moment là.

    « elle est chouette ta natte ! »

    Il s’arrête, visiblement étonné, il ne s’attendait pas à une telle remarque. Moi non plus d’ailleurs. Il faudra que je m’entretienne sérieusement avec mon cerveau prochainement. Mais en attendant, je me contente de rougir sévèrement afin de tenter un rapprochement par « signes extérieurs d’attirance ». Ca a l’air plus ou moins efficace.

    Il ne sait toujours pas s’il doit rester ou non, mais il a l’air d’avoir dépassé le stade de la fuite.

    Je crois quand même qu’il commence à se demander ce qu’il fait là, et comment il est arrivé à se mettre dans une situation aussi embarrassante. Moi aussi, mais s’il me demandais, je lui dirais que c’est sa faute, qu’il n’avait qu’à pas être aussi ostensiblement magnifique. Enfin, c’est ce que j’aurais pensé. Et me serais contentée de baver en silence histoire de le faire fuir encore plus vite.

    Chienne de timidité.

    C’est à ce moment je crois que j’ai complètement perdu la raison. Ce n’était pas prémédité, et toute une partie de moi (99,99 % en fait) hurlait quelque chose du genre « MAIS QU’EST CE QUE TU FAAAAAAAAAAAAAAAIS »

    A peu près quoi.

    Mais le 0,01 % qui restait avait réussi à prendre le contrôle de moi même, et je ne pouvais plus rien y faire. Je n’étais plus maître à bord. Je lui avais sauté dessus. Sans prévenir, comme ça. A coup de grand palots dans la gueule. Bien que je l’ai senti étonné au premier abord, il s’est lui aussi adapté à la situation assez rapidement. Un temps tout à fait relatif plus tard, nous consentions à séparer nos orifices buccaux. Un petit regard à la fois gêné et surexcité, un petit sourire complice, et hop ! nous étions implicitement reliés pour cette soirée.

    « je vais rejoindre une pote »

    « ok, j’te suis »

    Simple, concis. Encore une rencontre qui ne trône pas sous le signe de la communication, me disais je au premier abord. C’est jamais une histoire de discussions passionnantes qui se termineraient en amour incroyable, non, toujours une image née de nos fantasmes que l’on peut faire coller sur les humains que l’on trouve attirants… Mais j’étais loin de vouloir penser à tout ça. Pour le moment, je me demandais simultanément comment réagirait mon amie, et quelle pouvait être la texture de la peau de mon nouveau chevalier. Nous avons parcouru les 150 mètres qu’il restait à faire en un record de 50 minutes, ne pouvant nous empêcher de se bécoter furieusement tous les centièmes de seconde.

    Arrivés, tant bien que mal, à notre lieu de destination, je réalise que mon amie n’est pas là.

    Sortant mon téléphone que j’avais négligé sans pitié depuis ma rencontre avec Thorin, ainsi que je l’appelais en aparté, je réalisais que j’avais environ un million de messages sur mon téléphone en attente de réponses. Je sélectionnais d’un rapide coup d’oeil ceux qui pouvaient être utiles sur le moment. Pas de chance, mon amie était partie pour changer d’atmosphère, dans un bar situé dans un autre quartier. Ne pouvant réprimer un soupir, j’avisais mon compagnon du moment de la situation. Je n’avais premièrement aucune envie de crapahuter au fin fond de la ville pour la rejoindre, et finalement, l’euphorie du moment commençais à descendre. C’est là que mon Nain me démontra qu’il avait aussi des pouvoirs de super-héros. Il nous téléporta sur les quais. Tout du moins c’est l’impression que cela me fit, n’ayant pas compris comment l’on était arrivés là tout en discutant.

    Oui, discutant.

    J’appelle ça comme ça. Le langage du corps est une manière de communiquer, donc « discuter » est approprié. C’est à peu près à ce moment là que mon cerveau a atteint le point de non retour. J’ai complètement perdu pied et oublié une bonne partie de la soirée. Il faut dire qu’il a fait apparaître dont ne sais où une bouteille de whisky que l’on a bien entamée, pour ne pas dire presque finie. Je me rappelle avoir rit et bu, tout en savourant le plaisir de passer une soirée sur les quais en si belle compagnie. On a parlé histoire d’art, de musique, d’état d’esprit sur la vie, de voyage….

    Après, je ne sais plus.

    J’ai du vriller.

    Je me suis réveillée chez lui, nue dans ses draps, et ne sachant pas réellement ce qui avait bien pu se passer entre nous. Après les vérifications d’usage, il semblerait que l’on soient restés sages durant la nuit. Sûrement trop bourrés…. Petit moment de solitude en attendant qu’il se réveille, j’hésite à rentrer chez moi. Je ne sais pas quoi faire.

    Il ouvre un œil et à l’air heureux de me trouver là.

    Si les Apollon se révèlent être en plus charmant comme celui là, comment voulez vous que je résiste ! Mais c’est que j’ai des combats à mener, et des projets artistiques à créer !! Ou caserais-je un homme dans tout cela ? C’est marrant, avant, dès lors que je rencontrais un mec, j’espérais beaucoup de ces rencontres. Maintenant, c’est plutôt l’angoisse, du genre « oh non, je vais pas encore me faire avoir à penser à quelqu’un ! » Enfin, là, c’était trop tard pour les regrets, car il venait de se lever pour me serrer tendrement dans ses bras.

    « t’es encore plus magnifique le matin au réveil »

    oh je fond, vite, sortez un pot ou que sais-je pour me ramasser, pour m’éviter de finir étalée sur le sol et de coller vos semelles au plancher quand vous me marcherez dessus !

    Ca y est, je suis perdue.

    Alors, j’ai réagis comme n’importe quelle personne à ma place.

    Je suis partie.

    En courant.

    J’ai claqué la porte, parcouru quelques centaines de mètres avant de réaliser que j’avais réagis n’importe comment, et, bien plus grave, que j’avais oublié mon sac là-bas. Mes clés, mes clopes, ma weed et mon téléphone. Et je ne me rappelais même plus de son prénom. Bon, phase numéro Uno, retrouver l’immeuble. Exploit qui ne m’a demandé qu’une trentaine de minutes…. La phase suivante s’est révélée plus problématique.

    La sonnette.

    Il y en avait au moins vingt ! Pierre… hmmm, ça pourrait être ça. Ou bien était ce Vincent ? Je n’avais que Thorin qui me trottait dans la tête, et je commençais à avoir une furieuse envie de me frapper en m’imaginant simplement blottie dans ses bras, ou l’enlaçant fermement entre mes cuisses au lieu de faire le pied de grue dans la rue. J’avais deux solutions devant moi. Ou je sonnais chez tout le monde pour leur demander si c’était de chez eux que s’était enfuie une jeune fille au réveil qui avait au passage laissé une partie de sa vie chez eux. Ou j’attendais désespérément qu’il sorte, ce qui pouvait tout aussi bien prendre une minute que trois jours s’il était du même genre que moi. Et pour la deuxième fois de la journée, je pris la mauvaise décision, celle que les personnes sensées n’envisagent d’ailleurs même pas.

    Je restais prostrée sur le trottoir.

    Deux heures durant.

    Et ce n’est qu’après ce délai incroyable pour quelqu’un qui ne vit pas en permanence perdue dans ses pensées que je commençais à envisager l’autre solution. Je dis bien envisager, parce que l’idée ne m’était bien sûr pas venue avant. Il me fallut encore une heure pour trouver le courage de sonner. Je commençais une à une. Je persistais à me rendre ridicule auprès des diverses personnes que j’avais à l’interphone. Et pas un qui aurait pensé à me laisser entrer.

    Au moment où je commençais à désespérer, la porte s’ouvrit.

    Je croisais les doigts, espérant fortement que ce ne soit pas lui, car je ne me sentais pas capable d’assumer qu’il me trouve échouée devant sa porte, telle une baleine sur la plage. Heureusement, c’était un voisin. Un de ceux que j’avais eu au téléphone qui me souhaita bonne chance, tout en se sentant obligé de me dire qu’il n’aurait pas voulu être à ma place (merci) et qu’il était désolé de ne pas avoir ouvert tout à l’heure, mais vous comprenez, avec les gitans et tout ça…

    T’as de la chance, je ne suis pas d’humeur à remettre les cons en place.

    Je m’engouffre dans le couloir avant que la porte ne se referme sur mes espoirs et emprunte les escaliers en pierre au fond de la cour. Je toque timidement à la porte de mon Nain. Pas de réponse.

    J’espère qu’il est juste en train de chier.

    Parce que s’il est vexé, j’aurais beau l’avoir cherché, je ne sais pas combien de temps je tiendrais avant de m’endormir devant la porte. Un quart d’heure, je me décide à frapper une seconde fois, un peu plus fermement cette fois.

    Toujours pas de réponse.

    Toujours un quart d’heure plus tard, je me dis qu’il faudrait peut être que je sonne.

    -En même temps, me souffle Peur Bleue, si tu sonnes, il va sûrement t’entendre.

    Logique imparable.

    Mais dans la bouche de ma peur, cela signifie danger, et elle arrive à me manipuler pour que je fasse machine arrière. Me glisse des idées du genre « de toute façon, tes coloc sont là, ils peuvent t’ouvrir, et tu peux te racheter un nouveau téléphone, et puis c’est trop risqué de revoir se garçon, imagine tout ce qui pourrait arriver !! » Heureusement, avant de franchir à nouveau la frontière de leur monde (la porte d’entrée de l’immeuble), ma mémoire a recommencé à fonctionner et à me rappeler les heures d’attentes dans la rue d’il y a une heure. Et m’a fermement attrapé par le collet pour me remettre sur le chemin de l’escalier menant à son appartement.

    C’est en arrivant devant sa porte que cette force incontrôlable, qui m’avait déjà poussée à embrasser Thorin sans sommation, a repris le contrôle, de ma main cette fois. Avant que quiconque en moi n’ai eu le temps de réagir, j’avais balancé un coup bien net dans la sonnette. L’occupant de l’appartement vint m’ouvrir et m’accueillit avec un grand sourire.

    « t’es bizarre comme fille toi »

    Petit silence rompu par le passage d’une mouche impolie qui ne respectait pas la vie privée des autres.

    « si tu veux, je te rend ton sac et on en reste là , reprend-t-il, mais je trouverais ça dommage, parce que j’aime bien les gens bizarres »

    Alors là, je craque. A la fois pour lui et nerveusement. Donc, logiquement, je me met à pleurer. Ou plutôt devrais-je dire à fondre en larmes. Complètement hystérique la fille il a du se dire. En tous cas, si c’est ce qu’il s’est dit, cette pensée a du lui faire de l’effet, parce que contrairement à toute attente, cette réaction a eu l’heur de lui plaire. Il m’a pris dans ses bras et m’a emmené jusqu’à sa chambre où cette fois je peux bien vous certifier qu’il n’a pas fait que me caresser les épaules.

    Deux heures plus tard, la culpabilité de n’avoir rien fait de ma journée me tombe dessus.

    Il faut que je rentre, que je me repose, et que j’arrive à récupérer avant le lendemain, j’ai une répétition. Et puis j’ai du travail personnel, et puis bon, je voulais sauver le monde avec ma nouvelle idée, et tes bras sont trop tentants, alors c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille.

    Cette fois, j’ai fait ça dans les règles, en prenant mon sac et son numéro de téléphone.

    (à suivre…encore une fois!)

  • Froussarde vagabonde (5)

    Cinquième partie des aventures mouvementées de notre musicienne. Pour le début, allez voir les parties 1 à 4 !

    L’expérience d’un voyage en bus failli faire perdre la raison à mon petit canidé. Il n’avait jamais eu à se retenir de courir/manger/boire/sauter partout/inonder le sol d’excréments aussi longtemps, pour ne pas dire jamais. C’était pour le moment un chiot des bois, et c’est une Boule de Poils tremblante qui s’engouffra dans l’étrange chose en métal. Mais bientôt, surexcité par les enfants chamailleurs, il jappait à tout va, tentant à chaque seconde de s’échapper de mon étreinte. Les quelques heures de trajet furent heureusement entrecoupées de haltes salvatrices pour l’habitacle. Une crotte, même d’un si petit chien, dans un espace aussi réduit, ça se sent.

    Très vite. Et très fort.

    C’est d’ailleurs ce qui motiva le premier arrêt un bon quart d’heure avant l’heure prévue. Les moniteurs commençaient à se demander si m’emmener était une si bonne idée que cela, déjà que ce n’était pas très légal… Eux aussi avaient été emportés par l’euphorie de l’après-midi… Hormis ces petites aventure, j’appréciais le temps que m’offrait ce voyage pour essayer de réaliser que je rentrais, de sortir de mon mode sauvage pour me remettre en route ma fonction « vie civile ».

    Arrivés à destination, je prend rapidement congé de mes covoitureurs en les remerciant une énième fois de m’avoir ramené. Je regarde les murs de la ville autour de moi, une étrange sensation me prenant à la gorge. Après un mois à contempler l’immensité, je me sens enfermée dans cette rue. Je flotte encore dans une bulle d’air pur et de simplicité, une bulle de calme qui commence à se percer face au tumulte de la cité.

    J’arrive finalement chez moi et retrouve mes colocs. Nous nous enlaçons en rigolant, ils trouvent que j’ai l’air radieuse. Rien n’a changé, c’est étrange. Je me sens différente, et revenir dans cet endroit familier en étant quelqu’un qui n’est plus la même me fait me sentir détachée de ce qui m’entoure. Je suis contente de revoir ce monde mais ne suis pas totalement présente pour autant.

    Je me lève pour aller aux toilettes.

    Au moment de tirer la chasse d’eau, je regarde cette immense quantité d’eau dévaler le long de la paroi pour évacuer ce minuscule bout de papier et les trois gouttes dont j’avais gratifier la cuvette. Cela me serre le coeur. Après tout ce temps à n’utiliser que les toilettes sèches de la cabanes, je ne pouvais regarder toute cette eau potable, celle que je devais aller puiser dans la source derrière la cabane si je voulais boire, se retrouver ici utilisée à outrance. J’appréciais de retrouver l’usage des commodités telles qu’une vraie douche cela dit, mais toujours avec cette sensation aberrante lorsque je prenais conscience de la quantité d’eau qui s’échappait.

    La sensation de l’air qui passe sur mon visage me manquait, loin de la terrasse couverte de la cabane où j’avais pris l’habitude de dormir, dehors mais protégée des éléments, exception faite des soirées vraiment trop fraîches où je me repliais à l’intérieur. La symphonie des oiseaux qui me réveillait le matin, les sorties « nourrissage des poules, ramassage des œufs, entretien du jardin »….

    J’avais aimé tout cela.

    Mais le terrain que je voulais conquérir était celui de la rue, était celui des bars, des pubs, des restaurants, en gros, des endroits où était le public. Et pour cela, je devais réussir à reprendre ma connexion avec ma citadine identité. Une seule certitude, il me faudrait un peu de temps pour me réhabituer, mais l’expérience que j’avais vécu avait fait de moi une personne plus forte, cela m’avait rapproché de l’entièreté de mon être.

    Une nouvelle facette de moi-même venait d’éclore.

    J’étais officiellement devenue une femme des bois vivant dans une jungle urbaine.

    ****************************************

    Les premiers moments avec Boule de Poils furent épiques.

    Petits et gros besoins sur le canapé, pétages de câbles nocturnes et bruyants, fureur de l’immeuble le lendemain matin, bref, la prise en main était un chouia compliquée. En même temps, on ne m’avait pas fourni le mode d’emploi avec la bestiole ! Heureusement, sa petit bouille angélique et ses facéties craquantes était son arme la plus efficace. Si bien que Boule de Poils, bien qu’il ne soit plus le petit chiot ravageur qu’il était, arrive encore a faire chavirer les cœurs -et hélas maintenant les meubles aussi, dans la maisonnée.

    Mes colocs sont tombés eux aussi sous le charme emmêlé de notre ami a poils longs, et ils s’occupent bien volontiers de lui lorsque je pars travailler.

    Tous les jours, depuis mon retour de la forêt, je repars jouer dans la rue, et apprend lentement à dépasser mes craintes, à comprendre le fonctionnement d’une foule et à réaliser que dans ce dur métier, savoir parler est bien plus important que de bien jouer. Grâce à cette nouvelle énergie, due à la force de détachement que j’avais acquise, j’arrivais enfin à jouer pour mon propre plaisir, ce qui me permettais de redistribuer cette joie au badaud, sans la pression de résultat qui, avant, me dictait les impressions post-représentation.

    J’avais réalisé que jouer dans la rue, cela veut aussi dire animer la rue.

    Et que pour cela, la façon d’amener une chanson est bien plus importante que son interprétation. J’avais travaillé sur un texte que je trouvais assez percutant et humoristique, ainsi que un costume qui définissait mon statut d’artiste à mon sens, ainsi qu’une mise en scène qui mettait en valeur mes morceaux. J’avais d’ailleurs plein de nouvelles chansons, comme si, après avoir tellement galéré à trouver ma créativité, je n’arrivais plus à en fermer les vannes.

    Je me retrouvais donc à faire l’imbécile face aux divers type de spectateurs, à rire avec ceux qui déambulaient, à faire participer le public qui s’arrêtait, à créer un bonheur, impalpable mais omniprésent, pour tous. Juste une impression de vie qui accompagne tout un chacun dans la grisaille des murs ternes d’une grande cité envahie des gens si différents les uns des autres. Juste quelque chose qui les relie et leur met du baume au cœur en rentrant du travail, ou qui, tout simplement, rythme leurs courses, leurs ballades, leurs rencontres.

    Et je comprend enfin que ce n’est pas parce que les gens ne s’arrêtent pas qu’ils n’apprécient pas ce qu’ils entendent. Car ma musique inonde la rue d’un bout à l’autre, et chacun m’entend avant même de me voir. Même s’ils se contentent de me jeter une pièce en passant, ou même de simplement me gratifier d’un sourire, je sais qu’ils sont avec ma musique d’un bout à l’autre de leur chemin.

    Après ce mois de recul sur mes débuts dans la rue, je sens que je suis enfin devenue une vraie composante de la cité, et lors d’une énième bière avec les deux musiciens qui m’avaient encadrés lors de mes débuts, nous repensons à cette première semaine où j’avais cru que le monde autour de moi s’effondrait, en riant de mon ancienne tétanie. Je passe de longues heures au téléphone avec mon bûcheron une fois par mois, où l’on se raconte nos histoires de cœur, en rigolant, et en se satisfaisant de pouvoir partager cela ensemble.

    C’est moins dur de se retrouver seul quand on sait que quelqu’un pense quand même à vous quelque part, même si ce quelqu’un n’est pas notre Quelqu’Un. En plus, j’avançais tellement plus vite dans mon épanouissement personnel depuis que je ne me souciais plus d’être en couple, que je commençais réellement à croire que ce n’était tout simplement pas fait pour moi…

    J’avais réussi à ouvrir les vannes de ma créativité, à sortir jouer mes compositions devant les gens que la rue mettait à ma disposition, et partait même jouer dans des bars, des soirées d’anniversaires, des campings, en gros, partout où l’on voulait bien de mes chansons.

    Ca n’avait pas été une mince affaire cela dit.

    Parce que, mine de rien, aller voir des gens pour leur dire « salut, je fais un truc génial, je suis super, tellement géniale que tu veux aaabsolument m’engager ! » (ben oui, ça se résume un peu à ça), c’est pas évident. Au début, tu commences par rassembler tout ton courage, tu essayes de ne pas avoir l’air tremblotante (l’épisode du bassiste-qui-a-eu-peur-que-je-m’effonde-en-plein-concert ne m’a jamais vraiment quitté) et de convaincre en une ou deux chansons.

    Puis tu réalises qu’en fait, c’est bien plus tôt que tu dois avoir convaincu. Dès les premiers mots quasiment. Finalement, ça marche beaucoup à l’affectif tout ça je crois. « On » t’embauche plus parce que t’es sympa que parce qu’ « on » y connaît quelque chose à la musique.

    Du moment que tu mets l’ambiance…

    Un jour, alors que tout avait mal commencé par une antipathie réciproque et inexpliquée entre le patron et moi, j’étais en train d’interpréter mon premier morceau sans énergie tant tout paraissait perdu d’avance, quand un client est entré dans le bar et s’est mis à danser.

    Je finis de jouer quand il lance :

    « Génial ! C’est ma tournée pour l’artiste ! Vas-y, fais nous une autre chanson ! »

    Je me lance dans un deuxième morceau, revigorée par l’intérêt du client, et j’ai la surprise de voir le patron se dérider et commencer à battre discrètement la mesure avec ses doigts. Alors que j’étais partie pour ressortir sans un contrat, il me programmait le mois suivant dans son bar.

    La réciproque fonctionne aussi.

    Alors que j’entre dans un pub pour proposer mon spectacle, la patronne m’offre un verre et nous commençons par discuter de notre vision du monde, se trouvant plein d’affinités. Elle m’offre un second verre, un troisième, et nous parlons pendant les deux heures suivantes sans ralentir le rythme.

    Au moment où je sors mon instrument pour faire une démonstration, je tanguais tellement que je n’ai pas été capable de jouer correctement quoique ce soit. Je venais de démontrer un sérieux manque de professionnalisme et cela me servit de leçon. Je retournais là-bas quelques semaines plus tard pour demander une seconde chance que j’obtins.

    Mais cette fois-ci, je commandais un jus de fruit, et commençais mon déballage directement après.

    Je n’ai jamais oublié la morale de cette histoire. Rester professionnel, cela veut aussi dire garder une certaine distance avec les potentiels clients, et la beuverie ne se mélange pas avec le boulot.

    D’accord, c’est évident au premier abord.

    Mais la tentation est si facile lorsque c’est offert…

    Il y a aussi les mails. Écrire à un tas de gens que tu ne connais pas, passer dans les spams, faire partie de ce que toi tu détestes : ceux qui pourrissent ta boîte de réception pour faire leur pub. Enfin, ça aurait pu être pire, j’aurais pu faire ça vingt ans auparavant, avec la vraie pub en papier, celle qui en plus de faire chier les gens, décime les forêts. Mais je m’attelais à cette partie rébarbative du travail tant bien que mal.

    Après des semaines à réécrire mon mail type, à me créer un blog, à faire des vidéos, des enregistrements, des photos, des textes, des visuels, bref, tout un tas de trucs ennuyeux pour moi et pour lesquelles je n’avais absolument aucunes compétences, je commençais à envoyer mes premiers courriers. Pour rien semblait-il, personne ne répondait. Je ne savais même pas s’ils les lisaient à vrai dire.

    Alors, j’abandonnais, puis je recommençais, puis j’abandonnais, n’y croyant plus, et je recommençais, ne voulant me dire que c’était à cause d’un manque de confiance et d’efforts que je n’allais pas réussir. Et c’est au moment où je continuais sans plus trop y croire mais juste pour aller au bout de moi même qu’arrivèrent les premiers retours.

    D’abord des refus. Glaçant de lire que « notre style » ne correspond pas à leurs goûts, leurs attentes, ou que sais-je encore pour dire qu’ils n’aiment pas ce que tu fais.

    Mince, ce sont de mes bébés que vous parlez !! (première réaction)

    Bof, on ne peut pas plaire à tout le monde. (deuxième réaction, mais pourquoi ça fait si mal alors?)

    Je dois faire des chansons plus commerciales (troisième réaction, vite rejetée, sans commentaire)

    Allez, on remonte en selle ! (quatrième et dernière réaction, mais la foi n’y est pas vraiment…)

    Heureusement en suivant, des retours positifs, et la reprise de l’espoir instantanée. La com’, c’est un peu comme les montagnes russes, nausées comprises.

    Mes premières dates me paraissaient miraculeuses et je profitais de chacune d’elles avec intensité, me disant à chaque fois que ce serait peut-être la dernière. J’arrivais à prendre plaisir à jouer seule, je n’avais plus la trouille, je savais que je pouvais toujours me rattraper en cas d’erreur, j’étais seule, au fond, aucune raison de m’inquiéter. Personne ne pouvait savoir si je m’étais plantée, je n’avais qu’à faire comme si tout était normal.

    Je ne jouais pas encore très souvent ailleurs que dans la rue, mais tout commençais à décoller doucement. Je n’espérais cela dit qu’une chose à ce moment là. Une nouvelle chose. Encore. Insatiable course qui cachait toujours une autre montagne derrière la première colline.

    Je voulais partager avec d’autres musiciens.

    Je n’avais jamais osé jouer avec d’autres personnes, je ne commençais que tout juste à maîtriser mes instruments en dehors d’une partition ou d’un morceau créé, lentement, quasiment note à note. L’improvisation était encore un domaine inconnu pour moi et que je désirais visiter. Heureusement, un jour, quelqu’un s’est pointé devant moi avec un billet pour l’aventure.

    Je viens de finir un magistral set de rue et je suis très satisfaite du moment crée. Je reste là, pensive, un sourire collé sur les lèvres, lorsqu’un jeune homme au visage souriant vient me voir pour me dire qu’il apprécie mon travail. Je l’ai effectivement déjà vu plusieurs fois s’arrêter pour apprécier quelques notes au vol. Et il se délestait régulièrement d’une pièce pour garnir mon chapeau. Je le remercie chaleureusement et nous commençons à discuter. Il est guitariste et me propose de venir boeufer avec certains de ses amis le soir même lors d’une soirée organisée pour l’anniversaire de son actuelle petite amie.

    Bien sûr, avec moi, les choses ne sont jamais simples !

    J’étais ravie, et je ne rêvais que de cela, jouer avec d’autres personnes, me lâcher en direct, tisser une trame musicale comme ça, dans l’instant ! Mais bien-sûr, j’étais complètement paralysée. Encore une fois, Peur Bleue s’occupait de me couper les ailes. C’était sans compter le caractère plutôt délirant du guitariste qui me faisait face. Faisant fi de mon inertie, ni une, ni deux, il embarque mon instrument et commence à partir. Voyant que je ne bougeais pas, il se retourne et me lance :

    -Heureusement que je ne veux pas te voler ton instrument vu ta réactivité!

    Je me reprend, attrape le reste de mes affaires et me dis que l’on verra bien où les événements me mèneront. Et me voilà, sprintant derrière mon accordéon, maudissant les grands et leur jambes, obligée de trottiner derrière lui pendant qu’il marchait tranquillement.

    Petite halte à la supérette du coin et l’on ressort avec un pack de bières géant. Deux immeubles plus loin, un coup de sonnette nous ouvre l’accès sur un long couloir sombre que nous traversons jusqu’à aboutir dans un jardin intérieur. Au fond, une petite maison que l’on s’étonne de trouver, perdue au milieu de tous ces hauts bâtiments, avec comme seul accès pour la rejoindre le couloir d’un autre immeuble.

    On entre. C’est une atmosphère chaleureuse qui nous y accueille. Puis une voix rugit soudainement.

    -ah, mais c’est toi qui joue dans la rue ! J’adore ce que tu fais !

    Tout le monde se retourne vers moi dans un micro-silence qui heureusement ne dure pas longtemps. Je me sens rougir, j’ai envie de creuser un trou pour m’y cacher, mais au fond, je suis ravie. On me passe un verre, je fais connaissance avec les personnes présentes et me sens directement à l’aise avec tout ces gens. Tout le monde est très intéressant, avec une ouverture d’esprit très agréable, et il y a plein de personnes travaillant dans des milieux totalement différents. Je suis étonnée de trouver ici, très décontracté, un banquier en train de faire un jeu à boire tout en fumant quelque chose dont l’épaisse fumée embaume la pièce. Bonne leçon pour moi qui pensais ne pas juger les autres à leur apparence ou leur travail !

    Un petit groupe commence à jouer ; il y a un piano, une contrebasse, une batterie, un violon, une clarinette, deux guitares et des micros à foison. Je m’approche discrètement et commence à les envier. J’aimerais tellement pouvoir me joindre à eux.

    Qu’est ce qui m’en empêche ?

    -Tu n’en es pas capable, tu n’es pas assez douée, tu vas te ridiculiser, me susurre Peur Bleue en une longue litanie.

    Je reste bloquée dans une joie douloureuse. Qu’il est beau de passer des moments comme celui là. Qu’il est triste de ne pas oser faire ce que je désire. A vrai dire, je ne sais pas trop comment ça a pu arriver, mais, me laissant aller à l’euphorie régnante, je me retrouvais avec un micro en main, complètement exaltée, dans un état second, n’écoutant plus aucune des petites voix qui habituellement me dictaient ma conduite. On parle souvent des ravages de l’alcool, mais à ce moment là, je pense qu’une bonne cuite était le remède le plus efficace à ma peur.

    Pour la première fois, je me laisse porter par les notes au lieu de juger et de m’écouter. Ma voix se fond dans les autres instruments et devient une composante du tout. Je ne cherche plus à prouver que j’en suis capable, je n’essaye plus de trouver ce que je juge Beau mais me laisse aller à ce qui est Vrai. Les sonorités se déroulent d’elles-mêmes, je n’ai qu’à me laisser surprendre pour accrocher une note et me laisser emporter avec elle sur le grand huit qu’elle est en train de créer.

    Bousculée, chavirée et secouée par les chemins détournés et tortueux qu’elle emprunte, je découvre qu’il n’existe pas de fausses notes si l’on sait se raccrocher au wagon.

    Au milieu de la nuit, alors que nous n’étions plus que cinq survivants à faire les prolongations et à se raconter nos vies, je leur balance que je suis pianiste à la base. Je leur fais un court résumé de mon parcours en matière de musique, de mes craintes, de mes espoirs, bref, ils ont droit à mon curriculum vitae complet.

    Bien-sûr, ils me poussent à jouer un morceau, et je leur interprète quelques classiques qui me restent dans les doigts. Un peu chancelante, il faut le dire, j’avais littéralement abandonné mon piano depuis mes retrouvailles avec mon accordéon, et je rappelle qu’il était très tard et que la soirée avait été plutôt intense !

    Ils ont l’air contents, se balancent des regards plein de sous-entendus.

    Je fronce les sourcils.

    Ils rigolent.

    Ca tombe bien, leur pianiste les avaient lâchés et ils ont besoin de quelqu’un pour le remplacer. Premier concert dans un mois…

    *****************************************

    J’avais un groupe !!

    On allait faire notre premier concert !!

    Est-ce que j’étais pleinement satisfaite ?

    Bien-sûr que non !

    Alors que toute ma vie je pensais que cela me suffirait, que lorsque j’aurais assez de courage pour faire ce dont j’avais toujours rêvé, je pourrais commencer à me détendre, je voyais qu’il me manquait encore quelque chose. Même si, il faut l’avouer, je ne m’étais pas encore débarrassée de mes doutes.

    « Faire » ne veut pas forcément dire « y croire » réellement.

    Il me manquait un nouveau but. L’impression de me battre pour une cause qui me touchait.

    L’impression d’être utile en ce bas-monde.

    Je me sentais parfois vide, et je ne savais pas comment me combler. Je crois que j’avais passé tellement de temps à me battre contre moi même, que j’étais en manque de combat. Je cherchais mon nouveau cheval de bataille, mais ne sachant pas vers où me diriger, je me contentais pour le moment de vivre chaque jour en essayant d’être le plus présente possible, sans essayer de me projeter où que ce soit.

    De l’observation naît souvent la compréhension.

    Alors je continuais, jour après jour, à tâtonner pour trouver mon chemin, pour trouver ma liberté intérieure, pour réussir à lâcher-prise sans pour autant abandonner. Heureusement j’avais mon petit pitre poilu, et rien que le voir grandir était une expérience nouvelle et enrichissante pour moi.

    Les jours s’enchaînaient et moi je cherchais à savoir qui j’étais. Mais je changeais tellement vite qu’il m’était inutile de me poser ce genre de questions. Les jours s’enchaînaient et moi je planais. Je laisser le courant m’emporter là où seul lui même le savait.

    Et encore….

    Le fleuve a-t-il conscience de là où il se dirige ?

    ***************************************

    La salle est immense, l’ambiance lumineuse époustouflante.

    J’ai les mains moites, le cœur à cent à l’heure et la respiration saccadée. Je tente tant bien que mal de juguler mon stress en contrôlant ma respiration mais l’atmosphère lourde de la salle me donne déjà l’impression d’étouffer. Cet effort de concentration finit de ruiner le peu de calme qui me restait, et au lieu de me détendre, ma pseudo séance de relaxation se transforme en crise d’hyperventilation.

    Super.

    Les autres membres du groupe se précipitent vers moi, l’air anxieux. C’est notre premier concert, et bien qu’ils soient tous d’accord sur le fait que, techniquement, il n’y a rien à redire sur mon jeu, ils connaissent aussi mon légendaire manque de maîtrise nerveuse. Et là, à un quart d’heure de l’ouverture, je vois sur leurs visages qu’ils se demandent s’ils n’auraient pas du privilégier la gestion du stress à celle du clavier.

    Soit, moi-même je me demande ce que je fais là.

    Après avoir tellement souhaité faire de la musique mon métier, après avoir miraculeusement rencontré cette sympathique bande lors de mon retour en ville, après avoir passé un mois à bûcher comme une dingue, me voilà en train de me rappeler du vieil adage « méfies toi de ce que tu souhaites car tu pourrais être exaucée. »

    Argh.

    J’ai envie de vomir, ça y est.

    Cela dit, je m’y attendais. C’est chronique chez moi. Angoisse égale, dans une équation toute personnelle, vidange par le haut dans une désorganisation spatiale de l’ordre établi par mon estomac. J’hésite entre fuir aux toilettes pour satisfaire cette envie une bonne fois pour toute ou verrouiller mon estomac en espérant que le verrou ne saute pas en pleine représentation. Le public est en train de s’installer, ça discute, ça rigole, je n’ai plus le temps.

    Un coup d’oeil au reste du groupe m’indique qu’ils ne sont pas mieux lotis.

    Etant donné leur expérience scénique, je pense, à raison, que cet air douloureux qu’ils affichent n’est dû qu’à l’impression d’évanouissement proche qui se dégage de moi. Par soucis de leur bien-être, je me dirige d’un pas décidé vers la bouteille de whisky que l’on a acheté pour boire à la fin du concert et me sers un shooter que je bois cul-sec.

    Hop !

    Mieux vaut être légèrement alcoolisée que complètement tétanisée. Je suis la brûlure qui passe de ma gorge à mon ventre en savourant la sensation de chaleur au fur et à mesure de sa descente. Qu’il est bon de sentir son œsophage…. Je m’ébroue avec un claquement de langue et relève la tête, prête à relever le défi. Après avoir rejoint le reste du groupe, occupés à triturer leurs instruments avant le grand moment, je leur lance un tonitruant :

    « alors, prêts ? »

    Des regards mi-amusés, mi-exaspérés me répondent. Mais je vois leurs épaules se décontracter très légèrement, ils sont soulagés de me voir reprendre du poil de la bête.

    Le quart d’heure suivant se déroule sans moi. Le pilote automatique a pris le relais, et m’a conduite sur scène, me redonnant le contrôle de ma vie sournoisement en plein milieu du deuxième morceau. Mince alors, où est ce que l’on en est ? Je parie pour la reprise du couplet.

    Pas de chance, on entamait le refrain.

    Trois paires de gros yeux plus efficaces qu’une bonne engueulade me fouettent dans la seconde, je patine un peu et me rattrape aux branches dans un effort désespéré. Effort couronné de succès. Je me rassure intérieurement en me disant que personne n’a du rien remarquer.

    -De toute façon, tu n’as quasiment que de l’accompagnement et quelques fioritures à faire, me balance la petite vieille aigrie qui vit en moi, C’est pas comme si ta voix comptait vraiment !

    C’est pas le moment de me faire ce genre de remarque. Je recentre mon esprit sur ce que je dois jouer. Fin du deuxième morceau, je ne m’en suis pas trop mal sortie. Je me demande vite fait comment s’est passé le premier morceau en croisant les doigts. J’espère que le pilote automatique connaissait bien ma partition.

    Notre chanteur raconte sa vie, parfait. Ca me laisse quelques instants pour rassembler mes idées.

    J’ai un solo dans le prochain morceau, qui plonge mon angoisse dans un niveau bien supérieur, tout en augmentant mon excitation. Ce moment où, de noyée dans la masse sonore, tu es portée au dessus des flots. Ce moment où tu exultes en t’entendant jouer ainsi soutenue par ton groupe, tout en angoissant à l’idée de balancer des fausses notes dans tous les sens. Celles que tu sais, ou plutôt crois savoir, qu’elles seront entendues par tous.

    Les premières notes de mon improvisation arrivent, hésitantes, mollassonnes, emplies du doute qui m’assaille comme à chaque fois. Mais l’adrénaline procurée par le public attentif me propulse dans les hautes sphères libératrices de la créativité. Encore une fois, la magie opère. Le public disparaît de ma perception, ne restent que les sons.

    Mes doigts s’envolent, guidés par l’émotion, je me laisse portée par les harmonies étonnantes que cet état de grâce me propose. Je ne sais plus qui de moi ou de la musique guide l’autre, mais je sais que les notes se sont emparées de mes sentiments les plus profonds et s’attellent à les exprimer de la manière la plus sincère que je connaisse. Je finis mon solo les larmes aux yeux et repars sur l’accompagnement, toute peur envolée.

    A partir de ce moment là, le reste du concert se déroule avec sérénité, me laissant la certitude que je suis à ma place. Plus de place pour le doute : je suis musicienne, c’est ma voie, j’oublie les incertitudes et remercie la vie de m’avoir faite telle que je suis.

    Je suis en phase avec moi-même.

    Une heure plus tard, nous célébrons notre première réussite commune à coup de whisky coca et envisageons la suite de notre partenariat avec enthousiasme. La bouteille finie, on engrange sur les packs de bières et l’on finit la soirée complètement éméchés, à faire un bœuf qui nous paraît si exceptionnel que l’on enregistre immédiatement nos premiers jets. Pas sûr que le résultat passe l’évaluation d’un lendemain sobre, mais en tout cas, l’instant est formidable et l’on finit de souder des liens solides entre nous.

    Je décidais à ce moment là que je devais devenir plus sérieuse, pour mieux me maîtriser. Je voulais leur donner le maximum, honorer la confiance qu’ils m’avaient accordée, être la pianiste qu’ils avaient vu en moi.

    **************************************

    Quand je me sentais un impérieux besoin de reprendre contact avec moi même, j’allais m’étendre sur une branche d’un arbre du parc d’à côté.

    Une fois perchée là-haut, je faisais le point avec moi même sur l’état de ma vie, sur l’évolution de mes émotions, et me laissais tout simplement aller au plaisir d’être perchée, en contact avec son tronc rugueux. Ses nœuds s’enfonçaient dans ma peau, et me donnaient l’impression d’une séance d’ostéopathie. Je laissais aller mes pensées et, dans ces moments bénis, arrivait à retrouver les fondements de ce que je voulais être au plus profond de moi-même. Bien-sûr, j’étais fréquemment interrogée du regard par le nombreux passants, donc je pris très vite l’habitude d’y aller de nuit.

    Je n’avais pas forcément envie que tout le quartier me connaisse comme étant la fille de l’arbre.

    Bien que j’avais parfois l’impression effectivement que mon séjour dans la cabane m’avait quelque peu transformée en femme des bois.

    Je suis donc dans mon arbre, en amont du rendez vous « galant » pour lequel j’hésitais plus ou moins à annuler mes engagements, rattrapée par la voix du « ce ne serait pas raisonnable », quand j’ai la surprise de voir mon guitariste passer devant moi. Il ne m’a pas vue, cachée dans les branchages, et lorsqu’il passe à ma hauteur je saute de mon trône végétal, lui arrachant un cri de surprise. Alors qu’il se prépare à défendre sa vie en tentant de cacher la lueur de panique au fond de ses yeux, il me reconnait enfin.

    -Nan mais ça va pas la tête ?!, me hurle-t-il dessus. Tu veux ma mort ou quoi ?!

    Je lui laisse quelques instants pour retrouver un rythme cardiaque décent et se draper dans les lambeaux de sa dignité de mâle viril, puis explose de rire. Froncement de sourcils, il me répond d’un regard outré. J’embraye sur une question.

    -Tu vas où ?

    Soulèvement de sourcil, il me répond d’un regard exaspéré. Ok, je change de langage. J’arque mes sourcils dans un arrondi que j’imagine parfait et lui lance un regard interrogatif, mêlé de mon air le plus innocent possible. Il sourit en secouant la tête.

    -T’es vraiment impossible toi, dit-il avec un troisième regard, amusé cette fois çi. Je me rend chez une charmante jeune fille avec qui, je l’espère, on va passer…une bonne soirée.

    Sursauts de sourcils,son regard vire au lubrique. Je souris. Ben oui, même lui se laisse du bon temps pour décompresser. Il a toujours une nouvelle « petite amie ». Je le laisse continuer son chemin et dégaine mon téléphone pour répondre à mon prétendant que j’arrive.

    Mon arbre ricanne.

    Je m’éloigne alors que son ricanement me poursuit :

    -Alors, s’exclamait-il pour me charrier, on part rejoindre son autre tronc ?

    Ah oui.

    Très subtil.

    Ben voyons, il ne manquait plus qu’un arbre scabreux dans ma collection d’Habitants de Mon Cerveau. Je décide de faire fi de ses remarques, et m’embarque sans préambule dans une nouvelle histoire d’un soir, qui allait avoir, je l’espérais, au moins le mérite de me faire déconnecter. Je passe en coup de vent à l’appartement, me rue sur mon armoire et en éjecte quelques tenues qui pourraient convenir à ma soirée.

    Après avoir donné à ma chambre une apparence post-cambriolage, je me décide pour une robe rouge et noir qui dit clairement « amusons-nous » sans pour autant annoncer de suite la couleur. En gros, je suis prête à danser toute la soirée, et plus si affinités. J’opte pour une paire de chaussures plus confortables qu’esthétiques, afin de ne pas finir les pieds en charpie. Passage éclair dans la salle de bain, une touche de maquillage, une pince dans les cheveux pour mettre en valeur mon visage et hop, me voilà dans le bus qui m’entraîne au centre-ville.

    Je n’ai qu’une demi-heure de retard.

    J’arrive au lieu du rendez-vous et trouve mon partenaire assis face à une pinte de bière entamée aux trois-quart. Un petit sourire le déride et je m’installe en commandant la même chose pour lui et pour moi, histoire de me faire totalement pardonner. Je l’observe l’air de rien en me disant que la soirée promet d’être bien agréable, tout en évitant quand même de trop lorgner sur ses bras musclés. Je sens une pointe de désir monter en moi, campe mon regard dans le sien, et lui demande de me parler un peu de lui.

    S’en suit une heure de conversation totalement insipide pendant laquelle il me parle d’un tas de sujets plus ou moins polémiques où il entreprend de me prouver qu’il est un indécrottable crétin, crachant sur les chômeurs, les minimas sociaux, les étrangers, les riches, la société, bref, le monde entier exception faite de lui-même semble-t-il, qui seraient tous la cause du « malaise ambiant ».

    Je bois ma bière le plus vite possible, malgré la difficulté que j’ai a déglutir tant son monologue m’exaspère. Encore une soirée qui ne répondra pas à mes désirs. Toute attirance a définitivement disparue. J’arrive à me trouver une excuse absolument pas crédible pour mettre fin à la séance de torture et sors du bar, en méditant sur le fait de ne plus accepter d’invitation d’un type, aussi mignon soit-il, sans avoir au préalable discuté avec lui plus de cinq minutes, voir lui avoir fait remplir un questionnaire.

    Du genre « ton profil de psychopathe/psycho-rigide/psycho-ce-que-tu-veux(rayer les mentions inutiles)  en cent et une questions ».

    Je tourne dans une ruelle menant au métro quand je tombe sur une bande de lourdauds qui me lancent les habituelles phrases sensées faire, dans leur esprits de lourdauds, se pâmer les filles. C’est vrai que lorsque l’on me lance un « wo t’es bonne, on fait connaissance ? » sur un ton plus ou moins agressif qui s’imagine viril, j’ai de suite envie de répondre « oh oui, prend moi sur le trottoir ».

    Logique.

    Nan, je crois vraiment qu’ils s’attendent à ça vu l’augmentation du taux d’agressivité lorsque tu les éconduis. Même gentiment. Tu passes de la « bonne » à la « salope » en un centième de seconde. J’essaye de garder contenance et continue mon chemin sans accélérer pour ne pas leur donner un signe extérieur d’angoisse, afin de ne pas émoustiller leur testostérone débordante.

    Arrivée sur la place, je respire un bon coup et m’engage dans la deuxième ruelle, dernière étape pour rejoindre ma rame. Je commence à regretter d’avoir pris le raccourci et n’arrive pas à juguler la tension que la rencontre avec la bande de mecs à fait monter en moi. Je cherche à maîtriser ma respiration mais la peur prend de plus en plus le dessus sur moi. J’ai beau être passée par ce chemin une centaine de fois, il me paraît menaçant ce soir. Les lampes à gaz font vaciller les ombres, et alors que d’habitude cela me donne une reposante sensation de paysage sous-marin, ce soir elles ont l’air de vouloir m’attraper avec leurs tentacules brumeuses.

    J’entends un bruit de pas derrière moi. Je lance un coup d’œil par dessus mon épaule, discrètement, et aperçoit un homme visiblement alcoolisé, d’une quarantaine d’années, qui me détaille de la tête aux pieds avec un sourire envieux.

    Mon alarme intérieure se met à hurler.

    Je ne sais plus si je suis en train de m’imaginer des choses suite à l’agression verbales d’avant, ou si je dois réellement me méfier. C’est ça le pire avec le harcèlement des mecs lourdingues, c’est que ça nous plonge dans un état de stress qui en devient presque normal vu la fréquence où ça nous tombe dessus quand on a le malheur de vivre en ville. Alors comment faire la part de la parano et de l’instinct ?

    Je prépare mes clés dans une main en guise d’arme, c’est tout ce que j’ai, et mets mes sens en alerte. J’ai toujours cru que toute situation pouvait se résoudre avec le dialogue, mais je ne me sens pas la capacité à discuter sans laisser trembler ma voix. Et montrer sa peur à un ennemi potentiel n’a jamais été une bonne stratégie.

    Dans ce moments là, il se passe une chose étrange. Le temps paraît ralentir.

    Cela peut soit devenir un moment encore plus angoissant, qui n’en finit pas, ou alors une sorte de sérénité où l’on a l’impression que finalement, on pourra tout gérer vu que ça tourne au ralenti. C’est un peu comme se mettre à jongler. Au début, on a l’impression de devoir faire des mouvements très rapides, on ne voit même pas le trajet des balles, on se contente d’y aller comme on peut. Et au bout d’un moment, on commence à suivre leur trajectoire, puis on s’aperçoit que l’on a largement le temps de faire un mouvement, que les balles ne courent pas, elles gambadent d’une main à l’autre.

    J’aurais voulu dire que j’étais dans cet état, ce qui aurait voulu dire que j’utilisais ma peur de manière constructive au lieu de la laisser me diriger.

    Ben non.

    Moi, j’étais paralysée intérieurement, et j’avais l’impression de faire du sur-place, que le bout de la ruelle n’arrivait pas. Et parce que petit à petit, mon poursuivant avait rattrapé la distance qui nous séparait, parce que lorsque je faisais deux pas pour faire à peine plus d’un mètre, il n’en avait besoin que d’un, il se retrouva à ma hauteur et m’adressa la parole.

    -Alors poupée, vu ta tenue t’as besoin de quelqu’un pour te ramoner les tuyaux

    Beurk.

    Ce type est tellement dégueulasse que le dégoût prend le dessus sur la peur.

    Il me reluque en laissant traîner son regard dans mon décolleté et me passe brutalement la main sous la jupe. Je le repousse violemment et il se met à vociférer sur le fait qu’une fille bien ne s’habillerait pas ainsi, que l’on voit bien que tout ce que je veux c’est une bonne saucisse (si, si, il a bien dit saucisse…) me parle de brioche fourrée, bref, il me gratifie au passage d’un tas de métaphores culinaires.

    Du coup, mes restes de peur s’évanouissent, de plus il est tout chancelant tellement il est plein. Bien-sûr, ma réaction peut paraître étrange, mais je me suis rendue compte que très souvent, l’anticipation est bien plus effrayante que le moment vécu. Quand on est dans le feu de l’action, on analyse différemment, l’instinct de survie nous dicte notre comportement, et là, il me soufflait de tenir tête à l’énergumène. En le regardant mieux, loin du prisme de la peur, je réalisais qu’il n’avait pas l’air si effrayant que cela, et qu’il était surtout incapable de réfléchir à ce qu’il disait.

    Un mec frustré comme plein d’autres, imbibé d’alcool, qui pouvait donc être dangereux car instable, mais qui devrait pouvoir être maîtrisé. On voyait que c’était le type même du gars qui te raconte sa vie quand il a bu. Pas besoin de lui passer le questionnaire en cent et une question, son côté blaireau crevait les yeux. Sans même réaliser ce que je faisais, je le colle contre le mur en lui lançant des coups doigts accusateurs contre le torse pour appuyer mon discours.

    « personne, tu entends, personne n’a le droit de juger ma façon de m’habiller, n’a le droit de me toucher sans mon accord ok ?! »

    Je lui hurle dessus, et ouvre à ce moment les vannes au flot de révolte contre ce genre de comportement, et il prend pour tous les autres. Tout y passe, les lourdauds, les pays qui maintiennent encore leurs femmes en esclavage, ceux qui prônent que la femme doit se cacher derrière des vêtements informes au lieu d’éduquer leurs hommes au contrôle de leurs hormones, ceux qui croient que les femmes n’ont pas de besoins à satisfaire elles-aussi, ceux qui pensent que la femme à l’instinct du balai à chiotte dans l’ADN, ceux qui te tiennent la porte pour reluquer ton cul en se gaussant d’être des parfaits gentlemans, et pourquoi vous pensez d’office que trente ans pour une femmes égal besoin de procréer, et puis rugby féminin et match de catch dans la boue c’est pas la même chose, et toi tu serais content qu’on essaye de diriger ta vie ??! (à ce moment là, ma voix avait atteint l’amplitude d’un avion à réaction)

    Mon pauvre agresseur se contentait de me regarder faire d’un air effaré, ne comprenant pas comment il en était arrivé de sa main sous ma jupe à la mienne lui assénant des coups répétitifs tout en lui hurlant dessus.

    L’agresseur agressé en gros.

    Il se ressaisit tout d’un coup et me repousse contre le mur d’en face. Il s’approche de moi, énervé, mais n’a plus l’air de savoir ce qu’il convient de faire. Je lui ai envoyé tellement d’infos en même temps qu’il trie en pensées mon discours malgré lui. Il commence à se justifier.

    Bien.

    Je commence à reprendre la situation en mains mais j’en préférerais un coup. Un coup de main bien-sûr. Pas de poing. Je vois par dessus son épaule une fenêtre s’ouvrir et quelqu’un qui jette un œil dehors pour voir d’où viennent les cris que je poussais quelques instants auparavant.

    Mon mec bourré commence à me dire qu’il est pas un salaud, qu’il est un mec bien, un incompris, qu’il est le prince charmant de ces dames, mais qu’il faut comprendre, avec toute ces petites tenues, comment voulait on qu’il fasse ? C’est bien la faute aux femmes qui le repoussent, qui ne voient pas quel homme formidable il est, bla bla bla. L’habitant du dessus appelle la police. Je l’entend leur dire où nous sommes pendant que l’autre continue son monologue sans se rendre compte de rien tellement il est absorbé par son réquisitoire.

    La fenêtre se referme et j’espère très fort que cette personne descende nous rejoindre.

    Le discours se termine et il approche à nouveau de moi. Je dois dire quelque chose, gagner du temps. Une idée, vite. J’ai envie de lui dire quel dégoût il m’inspire, mais mon instinct de survie continue heureusement à me conseiller et m’incite à la réflexion. Analyse rapide et je me décide pour la stratégie de compassion.

    -Ouais, je comprend. C’est pas facile quand les gens nous jugent sur la première apparence sans nous laisser le temps de montrer qui l’on est vraiment. (je compte bien l’amener, l’air de rien, sur le terrain de « chacun peut s’habiller comme il le souhaite » si j’en ai le temps.)

    Je le laisse ingurgiter ce que je viens de dire, il n’est pas sûr de bien comprendre où je veux venir. J’assène le second coup.

    -Je suis sûr que t’es un mec sympa en plus. C’est vrai qu’au début, tu m’as fait un peu peur, mais j’ai vu comment tu as réfléchi à tout ce que j’ai dit, et j’ai bien vu que ça te touchait. C’est pas tout le monde qui peut comprendre.

    Allez, un petit coup de cirage. Ca fait jamais de mal. Bon, il se prend pour le prince charmant, on va lui en donner.

    -C’est juste que j’ai rencontré une bande de types louches en venant ici, et j’avais super peur. Alors quand t’es arrivé, j’étais sur la défensive. Mais en fait, t’as plutôt l’air cool.

    Et hop, un petit sourire timide. Son instincts de chevalier protecteur étouffe son instinct de prédateur impitoyable et affamé. Ouf. Il peut rejeter toute sa culpabilité non avouée par rapport à ma terreur et son égo mutilé par mon refus sur une bande de mecs-qui-sont-les-méchant-(mais-lui-c’est-un-gentil).

    Du coup il veut m’accompagner jusqu’au métro « pour être sûr qu’il ne m’arrive rien ».

    Bon, je ne suis pas encore sortie d’affaire, se débarrasser de lui ne va pas pas être facile. Mais déjà, il n’est plus agressif. Le problème, c’est que ça risque de ne pas durer. Pour l’instant, il est tranquille, parce qu’il croit qu’il a peut-être une ouverture finalement. Mais dés qu’il réalisera que je ne compte pas du tout rentrer avec lui, je devrais à nouveau déployer des ruses pour éviter l’explosion. Et ce n’était pas garanti que cela paye. Je n’essaye même plus de lui faire comprendre le concept de liberté vestimentaire, sentant à l’instinct à quel point le statu-quo actuel était précaire. Je pensais à tout cela en essayant de trouver une échappatoire lorsque je remarquais le type de la fenêtre dans un coin de porte. Il avait l’air de surveiller, ne sachant pas très bien quoi faire en voyant que j’arrivais à peu près à maîtriser la situation et ne voulant sûrement pas pousser le mec bourré à l’affrontement qui arriverait obligatoirement s’il le prenait de front.

    Je croisais son regard, me retournais vers le mec bourré et minauda :

    -Oh, mais c’est super adorable ! Mais en fait je ne vais pas au métro.

    Je prend un air contrit.

    – Je viens voir un ami qui habite dans la rue, il ne devrait pas tarder à arriver, d’ailleurs. Son interphone est cassé mais il savait que j’arrivais dans les cinq minutes.

    -Mais merci, je n’oublierais jamais ce que tu as fait pour moi !

    Ouais, me foutre la trouille de ma vie connard. Gros sourire que j’essaye de ne pas rendre trop hypocrite.

    Le type de la fenêtre actuellement dans l’encadrement de la porte a compris le message, fait semblant de sortir de l’immeuble et m’interpelle :

    -C’est pas trop tôt, t’es jamais à l’heure toi !

    Ben mince, même les gens qui ne me connaissent pas m’interpelle de cette façon. Ca doit se voir sur mon visage. Je vais vers le type à la fenêtre qui est maintenant dans la rue et lui fait une accolade comme s’il était mon meilleur ami. Il me regarde dans les yeux et me dit qu’il serait temps que je m’achète une montre mais qu’il est content de me voir. Juste comme il le faut. Du genre on-sait-pas-si-c’est-mon-frère-ou-autre-chose, mais la situation a clairement changé. Je peux partir sans que l’ego de l’autre outre de vin ne le pousse à chercher la bagarre avec le nouveau venu. Il a su arrivé en se montrant assez proche sans pour autant passer pour un concurrent au yeux du gros dégueulasse.

    Je me retourne une dernière fois vers lui et lui lance un dernier merci pour tout, fait demi tour, et m’engouffre dans l’immeuble a la suite du « type à la fenêtre actuellement dans le couloir », laissant le déchet humain dehors avec l’impression imprécise qu’il a du louper quelque chose quelque part.

    On l’entend s’énerver d’un coup en donnant des coups de pieds dans les poubelles. Ca a quelque chose d’angoissant, même si nous sommes maintenant hors de portée. Mais heureusement, la patrouille de police arrive à se moment là. Le mec ne se calme pas.

    Il passe sa fureur sur les flics.

    Il est embarqué.

    Merci, je n’aurais même pas besoin de m’en mêler, il s’est fait arrêter tout seul comme un grand. J’observe la scène par la fameuse fenêtre du « type à la fenêtre qui y est à nouveau mais avec moi cette fois », et qu’on a eu le temps d’atteindre entre temps. On l’entend maintenant pleurnicher sur son sort, sur le monde, sur le fait qu’on ne puisse plus passer une soirée sans être emmerdé par les poulets, et puis je paye des impôts, c’est moi qui paye votre salaire, et puis je suis un honnête citoyen, ah ça, dans les cités il n’y a personne mais pour faire chier les gens qui n’ont rien à se reprocher, et toutes des salopes.

    Je vois bien à leur air dubitatif que les policiers, eux, ne voient pas très bien le rapport avec tout le reste.

    Après lui avoir expliqué que eux aussi en payaient, des impôts, que l’honnête citoyen qu’il disait être venait tout de même de dégrader le matériel de la ville, qu’en plus il était dans une ivresse effectivement manifeste sur la voie publique, que s’il le souhaitait, il pouvait passer sa soirée avec eux en patrouille et venir s’amuser avec eux dans les cités afin de ne pas continuer à dire des énormités sur ce qu’il ne connaissait pas, bref, après avoir à leur tour argumenter face au bonhomme, ils le menottent, et zou, « au trot vers le commico. » (je cite)

    Et bien, il en aura eu des leçons de vie ce soir le pauvre gars.

    Je dis pauvre parce que je crains qu’il n’en ai imprimé aucune.

    De mon côté, je commence à trembler, maintenant que l’alerte est passée, les nerfs reprennent le dessus. Le type à la fenêtre se transforme en type à la cuisine et revient très vite avec un plateau de trucs à grignoter et une bouteille de bière. Ainsi qu’un petit verre de ce que j’identifie comme étant un bon vieux rhum. Il me tend le verre, je le descend, en deux fois, histoire de tenter de le savourer. Les tremblements se calment. Je m’autorise un soupir de soulagement.

    Je commence à analyser mon environnement, en espérant que c’est vraiment un chic type.

    Sur le moment donc, retour de Peur Bleue qui nous fait une analyse en noir de tout. Parce que maintenant que l’alerte Une est passée, elle doit s’assurer de ne pas être embrigadée dans une autre galère, parce que la police est partie maintenant. Elle m’a soufflé de ne pas partir avec eux de peur de trahir mon mensonge devant le pauvre type. On ne sait jamais, dès fois que je le recroise. Nouvelle prise de conscience de Peur bleue.

    -Je viens de boire un verre chez quelqu’un que je ne connais pas !, s’exclame-t-elle

    Oui, bon, c’est pas la première fois hein.

    -En plus, il est trop mignon, balance Fleur Bleue.

    Heu, oui, là tu m’aides pas.

    -Et s’il nous avait droguée ? Et si…

    Ah mais tais-toi !!

    -Mais ne dis pas n’importe quoi, il nous a sauvé la vie…

    Ah mais non, stop la niaiserie aussi !

    A force de discuter avec moi-mêmes, je devais avoir l’air bloquée parce que mon hôte me regardait maintenant d’un air songeur. Voir même un tantinet inquiet. Il devait sûrement lui aussi se demander s’il n’avait pas convié une barjo chez lui. Bon, inspiration, explications. J’enchaîne en un souffle un merci et un « désolée je bloque je réfléchis à la suite des opérations. »

    Expiration.

    Mon estomac fait retentir des gargouillements impressionnants dans tout le salon.

    Ca creuse les émotions.

    Reprenant son rôle d’hôte parfait, il m’indique le canapé et me tend le plateau de trucs a grignoter. Je me noie dans mon verre de bière et m’étouffe à moitié avec une saucisse apéritive qui a eu le malheur de passer dans ma gorge au moment ou je repensais aux métaphores culinaires de l’autre obsédé de la ruelle. Je passe aux carottes sans plus de conviction.

    Hmm, pourquoi tout me paraît phallique d’un coup.

    Je tente les calamars. Bon, ok, faut que j’aille me laver le cerveau là. Ca tombe bien, le type à la fenêtre se roule un pet. Il fait tourner. Je me détend. Finalement on apprend à se connaître, on rigole, on boit, et on décide qu’il m’accompagnera jusqu’à chez moi avec son vélo et qu’il me prêtera celui de sa copine que je lui ramènerais le lendemain.

    J’entends Fleur Bleue soupirer à cette évocation.

    Moi je passe une super soirée, et je n’en demandais pas plus. Qui devient encore plus exaltante lorsqu’il sort deux manettes. Comme toujours, les gars de ma génération s’étonnent encore lorsqu’ils tombent sur une fille qui leur met la pâté sur leur console. Bon, d’accord, mettre la pâté est un peu fort, parce qu’il était sacrément bon quand même. Mais du coup, c’était super excitant, parce que les matchs n’étaient jamais joués d’avance. On a donc enchaîné les combats, puis sommes passés sur des jeux de course, et pour finalement tester quasiment tous les jeux qu’il y avait dans la pièce. Plateforme, FPS, RPG, stratégie…

    On était encore en train de tester sa vidéo-ludothèque lorsque l’on a remarqué quelque chose qui troublait la nuit.

    C’était le soleil.

    Incrédules, on a levé les yeux sur l’heure. Génial, je pourrais rentrer en métro et en bus finalement. Réaliser l’heure qu’il était nous a aussi fait réaliser à quel point nous étions subitement fatigués, et après un échange de numéros, je suis partie.

    Quelle étrange soirée.

    A peine arrivée chez moi, j’empoigne Boule de Poil qui dormait pépère dans son panier pour l’emmener vidanger dans le parc et qu’il ne me réveille pas avant l’après-midi. La mission accomplie tant bien que mal (BdP déteste quand on le coupe dans son sommeil, mais étant donné qu’il pionce quasiment 20h/24…Le reste de son temps étant consacré à sauter partout et/ou manger.) je vais me jeter sous les draps et pars dans un sommeil de cinq heure de type « même si un avion décolle à deux millimètres de mon oreille j’entend pas ».

    Je me réveille avec la sensation de m’être faite machouillé les doigts de pieds, ce qui doit être vrai vu la concentration de bave les entourant.

    Ah, Je crois que Boule de Poils a essayé de me réveiller pour me dire quelque chose.

    La joli petite crotte sur laquelle j’écrase magistralement mon pied en sortant de mon lit me le confirme d’ailleurs assez rapidement. Ca me met d’humeur massacrante. Je vais me laver le pied en rejoignant la salle de bain à cloche-pied.

    C’est sûr, ça réveille. Je ramasse le cadeau et sors ma serpillière. En me croisant dans la glace, je remarque une certaine similitude entre elle et ma coupe de cheveux actuelle. Je balance sans vergogne Boule de Poils dans la baignoire. Ca lui apprendra tiens. Et puis, il en avait bien besoin. Je passe à mon tour sous la douche.

    Soulagée d’en avoir fini, je me dirige enfin vers le percolateur qui m’accueille d’un air aguicheur. Ca doit sûrement être sa faute si je suis accro au café tiens.

    Je souris.

    Je relativise.

    Je philosophe.

    Je refais un café parce que je n’ai absolument pas réalisé que je buvais le premier.

    Je retourne dans ma chambre.

    Bon, j’avais oublié de fermer ma porte et Boule de Poil s’est vengé en se vautrant tout humide dans mes draps.

    Je souris (d’une manière un peu figée)

    Je relativise. (c’est qu’une literie à changer. Et une lessive a lancer. Et a étendre. Pffff….)

    Je philosophe. (ça m’apprend la patience, ça m’apprend la patience, ça m’apprend la patience…)

    Je retourne me faire un café.

    Y’a personne à l’appart de tout le week-end, et il ne fait que commencer, on est à peine vendredi. J’en profite pour mettre du métal à fond les ballons et commence ma mission « réhabilitation de l’espace de repos ». Je continue sur ma lancée et fais reluire le reste de notre maisonnée, tout en essayant de repasser la soirée de la veille.

    Je souris (la fin de la soirée était géniale finalement)

    Je relativise (finalement plus de peur que de mal)

    Je philosophe (la croyance précède la foi)

    Et puis quelque chose vient troubler la journée subitement.

    C’est la nuit.

    Sortie pipi, vérification des besoins évacués, et on rentre. Je décide que je suis fatiguée et vais me coucher. Réfléchir fatiguée, on le sait, c’est pas bon. J’ai le temps de sentir Boule de Poil sauter sur le lit et venir me léchouiller le bout du nez, et avant même d’avoir pu réagir, j’étais partie au pays des songes.

    **********************************************

    Je me réveille en mode vaseuse, et traîne ma carcasse jusqu’au canapé. Je m’autorise à glander. J’ai eu peur l’autre soir. Puis j’ai passé une soirée à jouer à des jeux supers avec quelqu’un de sympathique. J’ai eu peur de ne plus avoir l’occasion de m’amuser, de rire, d’être heureuse. Puis j’avais oublié la notion de temps dans la joie et la bonne humeur. Ca m’a complètement rappelé à quel point il était important de savoir profiter de l’instant présent, à quel point il était bon de faire des trucs juste « pour le plaisir ». Et aussi qu’un esprit déjà plein n’a plus de place pour accueillir de nouvelles idées.

    Je décidais donc de consacrer ma journée au vidage de cerveau.

    Une journée comme cela, ça se prépare.

    Phase une : lancer le téléchargement d’une saison d’une bonne série à découvrir.

    Phase deux : pendant ce temps, faire les courses, en prenant systématiquement tout ce qui est bon et pas raisonnable.

    Fromages délicieux, les vins allant avec, un bon bout de viande de chez le boucher, du saumon fumé de chez le traiteur, des fruits délicieux chez mon primeur, et hop, passage chez le pâtissier pour un assortiments de douceurs hautement appétissantes. A bas les économies de sous et de bourrelets. A bas le temps rentabilisé et vive le gouffre temporel d’un enchaînement d’épisodes couplé de phases de jeu vidéo.

    Phase trois : gérer le chien. Ca tombe bien, ma petite voisine de dix ans me harcèle depuis un mois pour pouvoir sortir Boule de Poil et rester l’après-midi avec lui. Et le samedi après midi, il n’y a pas école. Je sonne chez eux et négocie avec sa mère. On décide que ma bête poilue restera avec eux jusqu’au lendemain soir. Je l’abandonne outrageusement sur le palier de leur appartement, accompagné d’un sac de croquettes et de sa poupée-qui-en-fait-est-sa-proie-car-lui-grand-animal-sauvage.

    Quelle amie indigne je fais ! Je pars dans un rire machiavélique pour bien exprimer mon immense cruauté.

    -En même temps, la petite vénère littéralement le chien, et il va sûrement passer un moment formidable, me fait remarquer Bonne-mère.

    Chuuuut !

    Je me préférais machiavélique. C’est beaucoup plus drôle.

    J’avais deux jours devant moi seule à l’appart et je comptais bien abuser de ce temps en me perdant dans cette fameuse débauche. Pas tout à fait celle à laquelle je pensais au début, mais celle dont j’avais envie, tout de suite et maintenant. Celle qui m’aidera à me relâcher et à retrouver mon insouciance, celle qui me ramènera vers le jaillissement des pensées, à m’aménager l’espace nécessaire pour les modeler, matériau qui mène à une nouvelle œuvre.

    Vider mon cerveau . Passer du bon temps. Lâcher les « faut que » et valoriser les « pourquoi pas ». Je me prépare un plateau, enfile mon pyjama le plus confortable et m’installe dans le salon avec la ferme intention de ne plus en bouger de la journée. Dernière précaution, j’éteins mon téléphone. Je ne suis là pour personne. Je lance le premier épisode, les yeux grands ouverts, prête à me perdre dans une histoire fictive.

    Et je fais taire la culpabilité à grand coup de spécialités culinaires.

    Sans métaphore cachée derrière cette fois ci.

    (à suivre…)

  • Froussarde vagabonde (4)

    Ceci est évidemment la suite des parties 1 à 3 du roman, pour ceux qui n’auraient pas encore lu le début…qu’attendez vous !

    La voie

    Silence.

    Loin de la ville, assise sur un promontoire rocheux je plonge mon regard dans la vallée qui s’étend sous mes pieds. Une sensation de grande liberté m’étreint, comme à chaque fois où je laisse mon esprit se libérer et vagabonder au travers des délices que mes yeux lui procurent.

    Petit à petit, je laisse mes autres sens s’immerger.

    Cela commence par ma peau, caressée par le vent froid, en alternance avec les effusions du soleil. Je dirais, d’une certaine manière, que c’est ma douche écossaise. Chaud, froid, chaud, froid… Je pourrais mettre une veste pour me maintenir au chaud, mais je n’arrive pas à sacrifier les câlins de la nature pour cela.

    Je continue à osciller.

    Puis mes autres sens se réveillent.

    Timidement.

    Je prends conscience progressivement des sons qui m’entourent. Bien loin du silence dans lequel je me croyais, la symphonie d’oiseaux, ponctuée par le rythme du vent, et quelques lointains bêlements, s’imprègnent en moi jusqu’à en devenir lancinants, mélopée qui me berce. J’inspire profondément, avec un sourire éclatant que je dédie intérieurement au monde qui m’entoure. Seulement alors, je suis frappée de plein fouet par le ballet olfactif, saisissant des bribes d’odeurs qui s’emmêlent, se détachant pour disparaître aussitôt dans le flot, me laissant parfois un nom flottant sur les lèvres -menthe, un souvenir attaché -feu de camp au Portugal, ou un mystère à découvrir -mais quelle est cette odeur ? En poussant mes pérégrinations un peu plus loin, je découvre un fumet que j’associe au fumier, devant venir d’une ferme située en contrebas, qui bien que lointaine, nous offre son présent, porté par le vent. Tout au fond de ce maelström, je trouve une odeur de pluie, qui m’indique que les nuages au loin sont gorgés d’une eau qui viendra bientôt s’abattre sur mon rocher. Mais pour l’instant, il fait beau et je pense avoir encore une bonne heure de plongée dans la beauté lumineuse qui inonde le paysage.

    La pluie annonce donc la suite de mon programme de réjouissance. C’est un plaisir différent, nécessitant quelques accessoires pour en profiter pleinement. Une bonne pluie, c’est toujours l’occasion d’une bonne douche en plein air. Encore plus agréable quand cette pluie se concilie avec une chaleur accablante, ce qui est le cas.

    Je regarde les hautes herbes danser avec le vent, les insectes volant autour, comme un nuage grouillant et sifflant et laisse mes souvenirs s’imposer à moi pour faire le point.

    Voilà déjà (ou seulement, je ne sais pas, le temps est si abstrait) deux semaines que j’ai laissé mon appartement, mes amis de là bas, ma vie citadine -si loin, que je suis arrivée ici et que je ne suis pas repartie. Je n’ai rien décidé, je laisse les jours couler, portée par un courant d’événements et de rencontres qui m’ont mené à ce rocher. Derrière moi, la cabane d’un ami qui est parti 3 semaines « à la ville » comme il dit. Bien sûr je lui ai proposé ma chambre, et il doit être actuellement vautré dans ma baignoire, sous un amas de mousse ultra-chimique.

    « Grand bain, petite faiblesse » se plaît-il à dire.

    Du coup j’ai hérité de sa cabane, perchée dans un arbre, au sommet d’une magnifique colline, confortable, idéale pour moi en ce moment, qui souhaitait de tout cœur un peu de solitude dans un cadre détonnant. La veille, alors que je pensais profiter du covoiturage pour regagner avec lui mes pénates, je me suis surprise à lui proposer une autre alternative : un échange de logement.

    Décision quelque peu brutale pour moi-même, étant donné que je n’avais pas pris la peine de me consulter avant.

    C’est vraiment idiot, parce qu’il me plaît bien, moi, ce garçon. Il est mignon, charmant, intéressant…. Bon, soit, la réciproque n’a pas l’air de prendre. Mais ce ne serait pas le premier à ne même pas se poser la question de savoir si je lui plais. On va dire que je ne suis pas la fille que tous les mecs dévisagent en bavant sur leurs pieds quand ils la croisent. Je suis plutôt celle qu’on aime bien, la bonne copine. Puis, on sort avec moi, « parce que t’es cool en fait ». Puis j’en ai marre de sentir qu’il pense « dommage qu’elle ne soit pas plus jolie », alors je les quitte, et là je les entend me dire « pars pas ! Tu es si belle, je suis désolé de ne pas avoir remarqué avant à quel point tu me plais !! »

    Pauvres cons.

    En repensant à tout ça, je réalise que j’ai bien fait de ne pas partir avec lui. Je réalise que je n’ai pas besoin de courir après quelqu’un qui ne voit pas ma beauté, qui ne voit pas tout ce que l’on pourrait s’apporter. Je ne suis pas à vendre, ni un vendeur.

    Je repense à une expérience que j’avais faite, quelques années auparavant. J’étais en couple à l’époque avec un garçon charmant, qui passait son temps à me dire qu’il me trouvait magnifique. Ce que je prenais toujours avec un petit sourire et un grincement au cœur qui me disait « il ne te trouve belle que parce qu’il t’aime ».

    C’était une de ces petites voix intérieures que je cherchais à faire cohabiter en moi.

    Elle ne voulait croire qu’on puisse vraiment me trouver belle, et me harcelait de pensées négatives, qui me poussaient à réfuter le moindre compliment, et encore pire, à me méfier des gens qui m’en faisaient. Mais un jour, alors que je tentais de discuter avec cette petite voix que je ne définissais pas encore comme étant celle de ma peur, je réalisais qu’en fait, il y avait des gens que j’avais trouvé beaux avant de les connaître, et bien laids après les avoir connus tant ils étaient odieux.

    L’inverse était vrai aussi. Mon tout premier copain, je ne le trouvais pas plus attirant que cela lorsque je l’ai rencontré. Mais au bout d’un moment, je riais tellement quand j’étais avec lui que j’ai commencé à le voir autrement. A tel point qu’encore aujourd’hui, quand je le croisais, mon cœur faisait un bond dans ma poitrine tellement son visage me chavirait. Je le trouvais beau, parce que je l’aimais.

    Soit.

    Donc, si je ne me trouvais pas belle, c’est que je ne m’aimais pas.

    Cette petite phrase, pourtant si évidente, a été une révélation. A partir de ce jour, je me suis forcée, tous les matins, à me regarder dans la glace en essayant de m’envoyer de l’amour.  Au début, ce fut difficile, alors j’empruntais mentalement les yeux de mon compagnon, en essayant de faire son amour mien. J’arrivais à voir fugacement une version de moi que je trouvais belle, comme si mes traits changeaient de place. Comme si, au lieu de focaliser sur ce que je n’aimais pas, je découvrais un tas de petites choses que j’appréciais chez moi. Puis, des traits que je trouvais disgracieux donnaient l’impression de se transformer et de devenir attirants. Comme si j’avais trouvé un lexique me permettant de m’interpréter autrement.

    J’avais découvert mon mode d’emploi en quelque sorte.

    Cela fait des années que je pratique maintenant cet exercice, et ai étendu mon champ d’action sur mon corps tout entier, ce qui est encore plus difficile. Mais une autre petite voix est née de ce moment, une petite voix plus forte, qui m’encourage, qui fait germer une sagesse nouvelle au fond de moi.

    Je reviens à l’instant présent, et forte de ce rappel intérieur, je jubile à l’idée des trois semaines à venir, où je n’aurais d’autre soucis que celui de profiter. Ce fameux instant présent, et rien d’autre, aucun désir, irréaliste ou non, de fusion avec un autre être humain. Un bain dans ma source personnelle.

    La pluie commence à tomber.

    Je file vers la cabane, pour ressortir quelques minutes plus tard en brandissant triomphalement mon savon. Je fais une danse tribale sous la pluie tout en poussant des cris sauvages et en me déshabillant. Pas de voisins proches, si haut sur la colline que pour ceux d’en bas je ne suis qu’une vague silhouette, je profite de ma nudité tout en me savonnant et en chantant.

    Bien-sûr, à ce moment-là, quand les marcheurs ont débarqué, espérant sans doute trouver refuge dans la cabane qu’ils avaient du apercevoir au loin, je me suis sentie outragée. Que faisaient là ces gens, arrêtés dans leur élan avec un air ahuri, bouche grande ouverte, tels deux carpes découvrant ce qu’est un pêcheur. Puis la gêne est venue se rappeler à moi.

    « oh la honte ! », me hurle-t-elle dessus.

    Dur de se débarrasser d’années de logique et d’interdits sociétaux. Oui, j’ai honte. De moi, de mon corps, de mon comportement. Je me trouve idiote, plantée là, avec mon savon dégoulinant sous la pluie, me laissant des traînées blanches le long du corps, se perdants parfois au travers de mes bourrelets. Si j’arrivais maintenant souvent à les trouver mignons, ces bourrelets, à la seconde précise, j’en étais bien loin.

    Ridicule.

    Mais un sursaut de fierté me sauve la mise, et je plante mon regard dans le leur. Je les harangue d’un air bravache.

    « Que faites-vous là ? Je peux vous aider ? »

    Je ne saurais jamais s’ils étaient très malpolis ou vraiment choqués, mais ils sont repartis aussi sec sans refermer la bouche, sans pour autant proférer le moindre mot.

    Bande de sauvages.

    J’ai repris le cours de ma douche sans oublier de bien frotter derrière les oreilles.

    ………………………………

    Lever, café, panorama.

    Rituel à la fois si proche et si lointain de mon rituel habituel ! (lever, café, écran de mon ordi)

    Une heure plus tard, je me secoue de décide de reprendre un autre rituel que j’avais abandonné depuis longtemps. Le sport. Un peu de cardio, un peu de muscu, et pas mal d’étirements. Commençant apparemment à prendre goût à porter le vent comme seul vêtement, je déroule mon tapis de gym et enlève ma robe. Et puis, me dis-je, ça fera toujours ça de moins à laver.

    Tu y réfléchis à deux fois avant de pourrir tes fringues quand tu nettoies tout à la main.

    Je sautille dans tous les sens en coordonnant mes pieds avec la musique qui défile dans ma tête.Il faut bien s’habituer à avoir les seins qui « floppent » dans tous les sens quand on a la brillante idée de faire du sport à poil. Je finis par faire mes bonds tout en soutenant les (re)bonds de la masse d’une main.

    Par super pratique.

    Je passe aux abdos, couchée sur le dos, les jambes en l’air, je plie, déplie, petits battements, grands battements, bref, la classe internationale étant donné ma tenue. Cela manquait certainement de grâce. Cependant, la sueur, non absorbée par une couche de coton protectrice, formait une jolie pellicule aux couleurs chatoyantes sur mon corps.

    Prise par une subite impulsion, je décidais d’offrir mon eau a la Terre. Je tends mes jambes à plat sur le sol et roule sur moi-même sur quelques mètres. La terre se collant à ma peau change la couleur chatoyante en traînées de marron épais. Je ris à gorge déployée et met la touche finale en frottant mon visage contre le sol.C’est donc ainsi, à quatre pattes, pleine de terre mais nue comme un ver, me frottant le visage au sol, que le facteur m’a trouvé. Facteur qui ne monte jamais jusqu’ici, la boite aux lettres étant située 200 mètres plus bas, au bout de la piste. Mais il avait un colis. Un recommandé. Pour moi.

    Personne ne sait que je suis ici mais je reçois un recommandé. Personne ne monte jamais ici, mais forcément, lorsque je décide de vivre nue et enjouée en secret dans mon havre de paix, tout le monde le sait. Je crois qu’à cet instant, un bus de touristes accros à l’appareil photo s’arrêtant devant moi ne me ferait même plus aucun effet.

    Je suis blasée.

    Atterrée.

    Je rassemble les lambeaux de ma dignité et me lève pour réceptionner mon colis. Le facteur, lui, a l’air plutôt ravi. Apparemment, la terre et les bourrelets de lui font pas peur. Ni l’air de folie douce qui doit émaner de moi.

    Du coup, c’est moi qui me méfie.

    Je prends mon colis, signe le reçu et le regarde partir comme si tout cela n’avait aucune importance. Je rentre dans la cabane et descend à l’étage rejoindre le tuyau et la vieille poubelle géante qui sert de salle de bain. Un coup de jet, je me rhabille et monte ouvrir le mystérieux colis. Grosse surprise quand je trouve un ensemble de sous-vêtements sexy deux fois trop petits pour moi. Je cherche l’adresse de l’expéditeur. C’est la mienne. Je commence tout juste à comprendre lorsque mon téléphone se met à vibrer

    Je décroche.

     « oui, c’est moi ! J’ai oublié de te prévenir, le facteur va passer te déposer un colis, je l’ai mis à ton nom pour être sûr qu’il arrive.Ne l’ouvre pas, c’est un cadeau pour ma voisine ! »

    Je lui raccroche au nez, dépitée. Le téléphone vibre à nouveau, j’envoie sur mon répondeur. Il vibre encore une fois, je le coupe et voilà. Je ne suis là pour personne. Enfin, je décide de résister à l’impulsion qui me pousse à me remettre à poils, parce que j’ai vraiment envie de rester seule et qu’apparemment un flash info spécial préviens tout le monde dès que j’enlève mes vêtements. Il n’est même pas onze heure et j’en ai marre de cette journée.

    Je retourne me coucher.

    A mon réveil, la chaleur accablante m’indique qu’il doit être pas loin de 16 heure. J’ai la loose, pas envie de quoique ce soit. Je me roule un pétard, enquille une première bière, une seconde, emmène la troisième sur mon rocher. Je laisse la fumée s’enfuir avec le vent et lui souhaite bon voyage. Mes yeux dérivent d’un bout à l’autre du ciel, s’arrêtent sur un aigle majestueux qui plane au-dessus de moi. Je lui envie sa liberté, aimerais pouvoir voler.

    Peut-être n’est ce que l’affirmation de mon désir de survoler mes problèmes.

    Je repense à mon bûcheron, actuellement dans mon appartement, qui pense à s’envoyer de la lingerie affriolante pour sa voisine. Voisine qui pourtant, à l’écouter, n’est pas une personne qu’il apprécie plus que ça étant donné leur vision du monde si éloignée. Il aime la vie en plein air, la nature, les solutions alternatives. Elle apprécie le shopping, les intérieurs bien nets et son rendez-vous mensuel chez l’esthéticienne-coiffeuse-manucure du coin. Cela dit, personnellement, je l’aime bien. Elle fait attention à ce qu’elle utilise, et est tellement passionnée qu’elle crée maintenant des produits de beauté naturels. En plus, c’est une super cuisinière, et elle adore les romans de fantasy. C’est juste que mon bûcheron, il aime bien ses bottes boueuses et passe son temps à prôner la beauté naturelle. Sans produits, sans maquillage, sans quoique ce soit de plus. La beauté naturelle, dans produits, naturels ou non. Le vrai, le simple. Le naturel.

    Alors, pourquoi des dessous ?

    Mon esprit embrumé par l’alcool voit des strings rouges et des soutiens-gorges clinquants danser la gigue devant moi. Pourquoi ? Je m’attarde quelques instants sur l’absurdité bien-pensante du mot « soutien-gorge » et revient rapidement à mes lamentations. Pourquoi ?

    Soutien-gorge, franchement, ça fait plus penser à une minerve.

    Pourquoi ? Je m’arrête brutalement de me plaindre mentalement en réalisant deux choses. Premièrement, il n’est même pas en situation de drague avec cette jeune fille et lui achète des dessous aguichants.

    Quel type de mec fait ça ?

    Il redescend dans mon estime. Je suis du coup très triste pour la voisine, encore inconsciente du fait que lorsqu’elle croise son voisin, il l’imagine en poupée dédiée à ses désirs de mâle.

    Quel type de mec fait ça ?

    Tous je crois. Ils redescendent en bloc dans mon estime.

    Deuxièmement, mais quel hypocrite ! Il faudra que l’on m’explique comment l’on peut clamer à tout va que l’on aime les filles naturelles quand on fantasme sur une fausse blonde très maquillée, bien épilée, en dessous rouges, à dentelles et froufrous divers. Bien-sûr qu’elle est jolie ! Mais pas…naturelle ! Mon cerveau commence à faire un nœud, alors je décide d’aller me balader dans la montagne pour déconnecter de ses effroyables pensées. Une petite boucle d’une heure devrait me détendre.

    ………………………………….

    Je marche maintenant depuis plus de quatre heures. J’ai peur de me perdre, alors je refais inlassablement la même boucle. Je marche, marche, marche. Que je déteste marcher.  En plus, il fait quasiment nuit maintenant. J’aurais du rejoindre la cabane depuis une bonne demi-heure.

    Merde.

    J’ai quand même réussi à me perdre. Sur une boucle que j’avais déjà parcouru trois fois. Je pousse un soupir inutile. L’effet post-alcoolisation fait son effet. Je meurs de soif. Je finis ma bouteille d’eau. Re-soupir. Je n’ai plus d’eau, je suis perdue et je n’ose plus avancer, ne sachant si je m’éloigne ou me rapproche de ma destination. Les bruits de la vie nocturne me font peur. Je me lève d’un bond et repars au hasard. Tout droit. Je marche tout droit. Qu’importent les buissons, les ronces et les arbres échoués qui se sont donnés le mot pour joncher mon chemin.

    Tout droit, je devrais bien arriver quelque part.

    Un instant d’éternité plus tard, je débarque dans une ferme. Il y a là quelques voitures abandonnées, mais pas âme qui vive. Je sonne, pas de réponse. Il se met à pleuvoir et je suis fatiguée. Satanée journée, j’aurais mieux fait de rester au lit. Je me mets à rêver. Une cheminée, un bon plat chaud, des bras aimants et accueillants. Je rêve ma vie et suis bien loin de vivre mes rêves. Je ne sais même pas si mes rêves sont réellement les miens.

    Il pleut et je suis fatiguée.

    En désespoir de cause, j’essaye d’ouvrir une carcasse de voiture qui a l’air encore en pas trop mauvais état à l’intérieur. Coup de chance, ce n’est pas verrouillé. Je me glisse dedans et m’enroule dans une vieille couverture providentielle qui sent le moisi et le chien mouillé. Un chat sorti d’on ne sait où a du rentrer avec moi et se met à se blottir contre moi en ronronnant. J’aime pas les chats. Il ronronne de plus belle pour m’amadouer. Je me dis qu’il me tiendra peut-être chaud et le laisse dormir avec moi.

    Ah le salaud.

    Il avait des puces.

    Je me réveille ankylosée et pleine de boutons qui me démangent. Chez les puces, hier soir, c’était buffet à volonté. Je sors de la voiture et m’étire au soleil, encore étonnée que personne ne soit venu me déloger en pleine nuit en me hurlant dessus.

    – Bien dormi ?

    Je me retourne en sursautant pour tomber nez à nez avec un homme d’une cinquantaine d’années qui m’observe en se retenant, plutôt mal je dois dire, de me rire au nez. Il pouffe. Je crois qu’il se moque de moi. Bien décidée à lui montrer qu’on ne m’impressionne pas, j’inspire un grand coup avant de lui répondre :

    « voui, merci », d’une toute petite voix timide.

    Loupé. Le gaillard n’en peut plus selon toute évidence et explose de rire.

    « allé, viens te réchauffer à l’intérieur. J’ai fait du café. »

    Je le suis docilement et entre dans la ferme. C’est un bâtiment miteux, une ancienne bâtisse fière et solide qui accuse son âge depuis maintenant bien longtemps. Je rentre dans une pièce au mobilier sommaire, mais dégageant une impression de chaleur humaine.  Quelques fleurs des champs garnissent des verres à liqueur disposés aléatoirement. Ils donnent l’impression d’avoir été posés là en attendant de leur trouver une place, mais que par la force du temps, cet endroit était devenu le leur.

    Deux tasses fumantes nous attendent sur la table, preuve évidente du fait qu’il avait conscience de ma présence.

    Un déferlement de gratitude m’envahit et je m’installe à la table, suivie par mon hôte, et nous nous délectons du breuvage réconfortant. Une fois réchauffée, je m’intéresse à ce qui m’entoure. J’ai l’impression d’avoir fait un bond dans le passé. Un vieux four à bois, de la fonte, un poêle à bois, et cette sensation similaire à celle que l’on a lorsque l’on visite un musée.

    Je suis émue.

    Je lève les yeux sur mon hôte et me décide enfin à parler.

    « merci »

    Il me sourit et se replonge dans son café. Je réalise qu’il à du me voir en rentrant et chez lui cette nuit et qu’il m’a laissé dormir. Qu’il a laissé quelqu’un vivre chez lui sans à-priori.

    Il ne faisait pas très froid, dormir dehors ne me ferait pas de mal, et j’aurais sûrement été très effrayée s’il m’avait réveillée au milieu de la nuit. Alors je sourie à mon tour, puis me met carrément à rire. Il me regarde un instant étonné puis se met à rire lui aussi. Un moment intemporel, où sans mots, sans connaissance l’un de l’autre, nous fusionnons dans une compréhension instantanée.

    Je me sens bien.

    Je déguste la fin de mon café à petites gorgées dans rien dire, un sourire un peu dément toujours collé à mon visage. Le reste peut bien attendre.

    Je suis bien.

    Un café plus tard, mon nouvel ami est le premier à sortir de son mutisme.

    « alors petite, c’est quoi ton histoire? »

    Je reste le regard collé au fond de mon café, engluée dans ma gêne, n’osant avouer que je me suis perdue sur un trajet que je connaissais bien, et encore moins les raisons qui m’avaient poussé à cette marche excessive. Je lève tout de même la tête et me fixe sur ses yeux. Je détaille mon vis-à-vis. Il me fait penser au grand-père d’Heidi. Je fais un tour de la pièce d’un coup d’oeil, m’attendant presque à voir débarquer une petite fille nattée et pleine de vie. Le vieux reprend :

    « alors, y’a un garçon derrière tout ça n’est-ce pas ! On a voulu se défouler pour oublier et on s’est perdue ? »

    Au secours ! Je suis arrivée chez un omniscient ! Peut-être suis-je morte et qu’en fait, toute cette histoire, c’est un de ces trucs post-mortem, et que Dieu existe vraiment. Voilà, c’est ça, je suis morte dans cette carcasse de voiture, et là, je prends un café de l’espace avec Dieu qui a la tête du Père Noël. Je baisse les yeux sur mon corps qui a quand même l’air fichtrement réel et me tâtonne les genoux d’une main sceptique.

    « Je m’appelle Dieu, mais ch’ui pas l’grand patron fillette ! »

    Je suis à la fois étonnée et soulagée. Chouette, je suis vivante. Dingue, ce mec est définitivement omniscient. Incroyable, il s’appelle vraiment Dieu !

    Une lueur malicieuse danse au fond de ses prunelles.

    Ah, il est encore en train de se payer ma tête. Qu’à cela ne tienne, pour moi, maintenant, ce mec s’appelle vraiment Dieu. J’aime bien donner des surnoms aux gens qui m’entourent.

    C’est plus simple.

    Tout en racontant mon histoire, je picore dans l’assiette de biscuits qu’il a fait apparaître, grâce à ses super-pouvoirs sans doute vu que je ne l’ai pas vu se lever. Rien ne m’étonnerait de lui, encore moins des capacités surnaturelles. Il ne dit rien, se contentant de m’écouter en hochant la tête de temps à autre tout en mastiquant indéfiniment un morceau de biscuit. Il fait tomber les miettes qui avaient trouvé refuge dans sa barbe foisonnante d’un geste nonchalant, se lève, et reviens avec un album. Il me montre la photo d’une femme souriante, bien en chair et très poilue, en train de tirer la langue à l’objectif.

    « C’est mon épouse quand elle avait à peu près ton âge. C’était une autre époque. On avait d’autres mœurs. Et elle et moi, on vivait en communion avec la nature. On recherchait une liberté dont on espérait qu’elle serait acquise aux suivants. On espérait un avenir sans trophées, sans besoin d’épater ses amis. Les conventions sociales étaient fortes et l’on voulait les abolir. Mais il semble qu’avec le temps, les choses sont devenus encore plus compliquées. Les médias, magazines, télé, amis, on en demande beaucoup à votre génération. La femme trophée, la femme sociale, celle que l’on montre comme exemple pour se former en tant que jeune fille, celle qui montre avec qui l’on doit se montrer en tant que jeune homme, est bien loin de ce que certains apprécient. Mais ils n’ont plus le droit d’avouer s’ils aiment les rondeurs à empoigner, s’ils n’aiment pas le maquillage, s’ils préfèrent les femmes à la masse musculaire supérieure à la leur ou que sais-je encore.

    Les poils aux hommes, et la peau de bébé aux femmes.

    Sinon, comment bien cliver le monde ? Les petits garçons d’aujourd’hui grandissent en croyant que les femmes n’ont naturellement pas de poils. Ne sois pas trop prompte à les juger, ils sont plus à plaindre. La douceur d’une toison féminine, ce moment où l’on sait que l’on approche du trésor tant convoité leur est inconnue, ils n’auront peut-être jamais la chance d’aimer une femme dans son intégrité la plus complète, comme elle est réellement en dehors de toute projection fantasmagorique. Moi, ce que j’en vois, c’est qu’ils restent condamnés à aimer des…gazelles à cuisses de poulet. »

    Il s’est levé sur cette conclusion incongrue et à ranger son album. J’ai réalisé ce qu’un si long discours avait dû lui coûter. Il n’avait pas l’air très bavard. Je me suis levée à mon tour et ai nettoyé nos deux tasses dans l’évier en pierre. En silence et en méditant sur ce qu’il venait de me dire. Je pense à mon bûcheron, plongé dans une ville pleine de tentations, pleine de boutiques aux vitrines engageantes, aux mannequins taillés pour indiquer à tous à quoi ressembler et avec qui s’assembler. Un homme convaincu d’aimer les femmes simples, absolument pas préparé à affronter la jungle urbaine et ses dangers. Un homme plongé sans préparation, sans défense, dans un monde où tout le monde se ressemble, où tout le monde suit les mêmes règles. Il s’est imprégné malgré lui de standards qu’il n’était pas prêt à appréhender. Je l’imagine, les yeux grands ouverts, un agréable malaise gonflant dans son pantalon, scotché devant une vitrine spécialement étudiée pour optimiser les impulsions de désir, entrant dans la boutique où les petites culottes lui faisaient de l’oeil. Je l’imagine, repensant à son pays, et associant immédiatement la seule personne de son entourage correspondant à ces critères inconnus.Je l’imagine, très gêné, tel un zombie dans la boutique, pour ressortir sans trop savoir comment tout s’était déroulé, avec une petite pochette rose à rubans à la main. Et pour finir, ne sachant que faire du paquet, il décide de l’envoyer chez lui, n’arrivant plus à assumer l’objet du délit, en recommandé, pour être sûr que personne n’ouvre ce paquet, oubliant bien sûr que me prévenir tellement il était troublé.

    Ma petite fiction m’apaise, je range les tasses que je viens d’essuyer sur la petite étagère branlante où trônent leurs semblables. Dieu revient et me sourit. Je lui prends les mains et le remercie chaleureusement.

    « Me remercies pas gamine, t’avais juste besoin qu’on te remette sur le bon chemin. Et en parlant de chemin…. »

    Il me tend une carte de randonnée de la région et une lampe frontale « pour la prochaine fois ». (comment ça la prochaine fois??) Je vois à sa tête que c’est un cadeau et que ce n’est pas la peine de refuser. Je le remercie encore une fois, l’invite à passer à la cabane quand il le souhaite ces trois prochaines semaines et repars en suivant les indications qu’il avait eu la bonté de mettre sur la carte. Dieu est décidément omniscient.

    Comment a-t-il su où j’habitais ?

    Je profite du trajet pour entamer une discussion avec moi-même. A force d’écouter la voix que je surnomme maintenant en permanence Peur Bleue, je me retrouve dans des situations d’urgence émotionnelle que je ne maîtrise pas toujours.

    « comment veux-tu que je fasse autrement !, claironne Peur Bleue pour se défendre, je suis bien obligée de faire ça pour nous protéger ! »

    Je soupire et tente de lui expliquer que ce sont justement ses excès qui nous plongent dans des situations pareilles. Autant parler à un mur, et lorsque Fleur Bleue s’y met, la partie de niaiserie non assumée en moi et qui croit au Prince Charmant (notez bien la majuscule qu’on entend très bien dans sa façon de le dire), arguant que c’était justement tout ces déboires qui rendaient notre vie si romantique -pffff, je décide d’abandonner la conversation et me retire dans un coin plus tranquille de mon esprit. Je débranche le système et je plonge dans mon environnement, la forêt, ma respiration, la sensation qui se déroule sous mes pas. Je me centre sur le ressenti que cela me procure, sur le craquement des premières feuilles mortes sous mes pieds, des couleurs de ce tapis où se mêlent les verts et les marrons dans un mariage harmonieux. Cette petite discipline de l’esprit porte ses fruits, et mes divers alter-ego se la bouclent enfin.

    Soulagement. De vrais gamins.

    Tout en cheminant ainsi, j’arrive à la cabane et me laisse tombée, épuisée sur le canapé du salon. Je me sens fiévreuse. Je regarde les réserves d’eau potable et me note mentalement d’aller les remplir à mon réveil. Je sombre aussitôt dans le sommeil. A mon réveil, le jour est en train de se lever. J’ai dû dormir une vingtaine d’heures d’un bloc. Je crois que ça ne m’était jamais arrivé. Je plie au sacro-saint-rituel du matin et vais déguster mon café sur mon petit rocher.

    Je me laisse aller au plaisir des caresses du soleil, et afin d’en profiter sur tout mon corps, me remet toute nue. Après quelques instants angoissants où je m’attends à voir débarque quelqu’un pour me surprendre, je me détends. Apparemment, personne n’a fait de flash info édition spéciale nudité aujourd’hui.

    A partir de ce moment-là, les jours se sont succédés avec cette calme routine, ponctuée par les visites  impromptues de Dieu qui me faisaient toujours plaisir. On ne parlait pas beaucoup, buvait du café, appréciaient notre compagnie réciproquement. J’étais de plus en plus souvent nue quand j’étais seule sans que cela ne me dérange, et il n’était pas rare que ce soit dans mon plus simple appareil que les rares personnes passant dans le coin me trouvaient. Je me nouais alors un simple paréo autour du cou pour préserver la pudeur des autres plus que la mienne, et apprenait à accepter et aimer mon corps, grâce à cette nouvelle lubie. Je me sentais pour la première fois en phase avec moi-même, pleine d’amour pour mon incarnation de chair. Je m’acceptais peu à peu et ressenti pour la première fois l’unité de mon corps et de mon esprit.

    C’est à ce moment-là que Boule de Poil est arrivé dans ma vie.

    Je rêvassais doucement sur mon rocher quand un tout petit chiot noir est venu s’installer sur mes genoux. Je regarde autour de moi mais aucun être humain ne l’accompagne. Au premier regard je sens mon cœur chavirer. Je devine un grand besoin d’affection et de protection chez le nouveau venu à quatre pattes. En une fraction de seconde, je sais que ma vie vient de prendre un tournant. Je ne suis plus seule et quelqu’un a besoin de moi. Je le prends dans mes bras et passe ma main sur son corps touffu, émerveillée par la douceur de ce premier contact. Boule de Poil devient mon confident, mon ami, et je me donne le rôle de protectrice. Ce fut le début d’une longue et nouvelle aventure.

    Les jours suivants, je passais des heures à le regarder, inépuisable source de joie, avec des moments de franche rigolade lorsqu’elle s’acharnait sur de vieilles sandales appartenant à mon bûcheron. La chaussure devenait gazelle et ma petite Boule de Poils s’amusait à incarner le terrible prédateur en train de chasser sa proie.

    Du haut de ses 20 cm, c’était du plus haut comique.

    Je ne pouvais m’empêcher de penser à mon retour, à la réaction de mes colocs et au fait que là-bas, on ne sera pas en plein air, ce qui impliquaient beaucoup de sorties au parc. Pensées somme toute stériles étant donné qu’il était bien trop tard pour changer d’avis. Le choix était fait. D’ailleurs, pour être totalement réaliste, je n’avais pas eu de choix à faire. Boule de Poil était un dictateur, soyons clairs, et je n’avais absolument rien fait pour l’empêcher de s’incruster dans ma vie.

    J’étais définitivement perdue, et j’en étais ravie.

    Il ne restait plus que quelques jours avant le retour de mon bûcheron, du moins le pensais-je, car j’avais totalement perdu la notion du temps. Je n’avais pas rallumé mon téléphone depuis le jour du colis et pour être tout à fait franche, j’avais même oublié que j’avais une autre vie en dehors de celle que je vivais en ce moment, une vie où j’avais un téléphone que j’utilisais de surcroît quotidiennement. Mes journées étaient rythmées par les ballades et les câlins avec Boule de Poil, les visites de Dieu qui avait immédiatement adopté notre petit foufou, et qui venait toujours avec un des merveilleux gâteaux préparés par sa mystérieuse femme que je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer. J’avais de longs conciliabules avec moi-même et chaque jour était marqué par de nouvelles découvertes personnelles. Je commençais à me préparer intérieurement à mon départ, d’assimiler toute ces sensations pour me permettre de les retrouver en moi lorsque je serais à nouveau remisée dans mon appartement. J’étais en pleine mue et je comptais bien faire peau neuve avant de partir de mon petit paradis.

    Lever, café, panorama, auquel se rajoutent maintenant les diverses pitreries de Boule de Poil.

    Je suis en train de lire au soleil, nue comme à ma nouvelle habitude quand j’entends un grognement qui me fait tressauter. Je lève les yeux et vois, au-dessus de ma tête, mon bûcheron qui m’observe.

    En contre-plongée et à l’envers, il a l’air vraiment, vraiment impressionnant.

    Même s’il a l’air vraiment, vraiment interloqué.

    Je me lève d’un bond et me dresse face à lui.  Ses yeux restent bloqués sur les tressautements de ma poitrine et c’est en vain que j’essaye d’attirer son attention. Il est perdu. Tentant le tout pour le tout, je prends la situation en main. Littéralement. J’attrape un sein dans chaque main et me met à les faire parler, comme des marionnettes.

    « et oh, la patronne la haut, elle essaye de te parler ! »

    Il cligne des yeux quelques fois et arrive les fixer dans les miens. Il tressaille en leur plongeant dedans et me sort subitement :

    « tu rallumes jamais ton téléphone sinon? »

    Je reste à mon tour interloquée. Bon sang, c’est vrai que je lui ai raccroché au nez il y a trois semaines et suis injoignable depuis. Je lui mens sans hésiter.

    « j’avais plus de batterie et j’ai oublié mon chargeur chez moi. Bonjour sinon. Ca va ? T’as pas fait cramer mon appart ? »

    Silence qui s’éternise. J’attrape mon paréo. Il a l’air soulagé. La tension baisse imperceptiblement, même s’il continue à serrer son sac contre ses jambes. Il ose à nouveau laisser ses yeux se poser ailleurs que sur le sommet de mon crâne. Je pense que c’est pour ça que certains hommes en veulent aux femmes. Ils n’assument pas l’effet qu’elles leur font, ils doivent se sentir en position de faiblesse à ce moment-là, d’où leur quête effrénée pour les dominer.

    « Tiens, tes clés »

    « merci »

    Silence qui revient à la charge.

    Minutes qui s’égrainent.

    Un coup de vent soulève mon paréo l’espace d’un instant.

    Mon bûcheron s’anime et me raconte précipitamment son séjour. J’arrive à tirer quelques renseignements de ce déballage incohérent. Tout va bien pour mon appart, la cohabitation avec mes colocs s’est bien passée et son séjour a porté ses fruits.

    Parfait.

    Il se tait aussi subitement qu’il a commencé.

    Silence qui devient pesant.

    Il sursaute lorsque Boule de Poil, de retour d’une de ses explorations, le charge et tente de lui sauter dessus en faisant des bonds a répétition. Le fait qu’il ne saute pas plus haut que les genoux de sa proie d’entame en rien sa résolution et sa détermination. Bûcheron a l’air de celui qui se demande s’il s’est bien réveillé ce matin-là ou s’il n’est pas en plein rêve. Je fais les présentations en empoignant le chien et en le lui fourrant dans les bras, où il se fait un devoir immédiat de lui lécher toute zone de peau à portée de sa petite langue baveuse. Ces démonstrations d’affection humides finissent de réveiller l’homme et fait disparaître peu à peu le malaise. On explose d’un rire à la limite du nerveux qui se transforme au fil des minutes en rire tranchant et franc, jusqu’à devenir un fou rire exaltant et infini. Un bon quart d’heure à se tenir les côtes nous débarrasse définitivement de toute rancœur et nous tournons la page sur nos petits malentendus. Dieu arrive à ce moment-là, les mains chargées de victuailles. Je m’apprête à faire les présentations, et m’arrête en plein élan. A voir leurs têtes, ils se connaissent.

    « salut p’pa »

    « ‘lut fiston »

    Face a face, impassibles, ils se regardent, et seuls leurs yeux expriment l’amour infini qu’il se portent. Et moi, pendant ce temps, j’ai l’impression que mon sang s’est transformé en rivière de glace, pour finalement disparaître de mon corps. Je repense aux confidences que j’ai faite ces dernières semaines et me sens mal à l’aise. Bon, la détente n’aura pas duré très longtemps cette fois. Boule de Poil ne faisant pas mine d’avoir une nouvelle idée pour percer une nouvelle fois l’abcès qui vient de nous tomber dessus, j’empoigne énergiquement la tarte des mains de Dieu et je me replie dans la cabane pour faire du café. J’en profite pour me rouler nerveusement un pétard et pars le fumer sur mon rocher. Je fourre au passage une tasse de café dans les mains de chacun et vais m’installer sans un mot, Boule de Poil se posant à mes pieds, et les hommes chacun d’un côté. La tarte tourne et se fait dévorée dans un silence religieux et lorsqu’il n’en reste plus une miette, je me lève et leur annonce mon départ.

    « merci pour tout, je ne vous oublierais jamais. A plus qui sait. »

    Une rapide bise au fils, une accolade au père, mes sentiments à transmettre à madame, et hop, je les abandonne sur le rocher. Boule de Poil me suit, j’attrape mon sac à dos dans la cabane, réunit les quelques affaires éparpillées et pars sur la piste menant à la route afin de faire du stop. Je sens les larmes monter plus je m’éloigne, tente de les juguler sans résultat. Les larmes se transforment en boule qui se coince dans ma gorge, dans mon estomac, et explose finalement en gros sanglots rauques qui me font hoqueter dans une espèce de râle haletant. Je finis par m’arrêter et m’affaler au pied d’un arbre, les bras autour de mes genoux et le visage enfoui dans la petite cavité qu’ils forment. Je ne sais pas combien de temps je suis restée ainsi, mais lorsque j’ai senti des bras enlacer mes épaules et me donner une impulsion pour me lever, je me suis laissée faire.

    Je me suis laissée faire lorsqu’il m’a installée dans son lit.

    J’ai commencé à me réveiller lorsqu’il a tenté maladroitement de me déshabiller.

    Ses yeux m’ont parlé et je lui ai rendu ses caresses.

    J’ai arrêté de penser, aux colis postaux, à l’avenir, au passé, au poids des images incrustées en nous, j’ai arrêté de penser et je l’ai embrassé. J’ai recommencé à pleurer lorsque nos deux corps se sont séparés, repus et épuisés. Mais ces larmes étaient chaudes et douce, reflet de ce que m’apportais ce moment éphémère, conclusion de cet instant hors du temps. 

    Rituel du matin partagé, puis nous partons à la recherche de champignons en prévision du repas de midi. Je vais enfin rencontrer Madame Dieu, et je suis impatiente de connaître une femme qui a épousé un bonhomme aussi charismatique et engendré un spécimen tel que mon bûcheron. Je ne loupe bien sûr pas l’occasion de démontrer mon inculture en matière de culture, de cueillette et autres spécificités de la vie à la campagne. Je manque de nous empoisonner en ramassant divers champignons toxiques et confond les poireaux avec les choux et la rhubarbe. Je brille par ma naïveté en « gagatisant » devant les poussins avant qu’il ne leur tort le cou en me jetant un regard étonné lorsque je pousse un cri.

    « tu n’avais pas eu la puce à l’oreille quand je t’ai parlé de poussins rôtis ? »

    Non, effectivement, je n’avais pas poussé l’association d’idées plus loin. Peut-être même avais-je oublié le rapport entre mon assiette et la matière première. Surtout quand cette matière première est de mignons petits poussins que je nourrie depuis trois semaines et qui étaient encore bien vivants un instant auparavant.   Pour résumer, je donne la preuve que si l’on m’abandonne dans la nature sans le nécessaire de survie, je ne tiendrais pas un jour. Cela dit, je pense qu’il devait déjà s’en douter si son père lui a raconter l’histoire de ma perdition d’il y a trois semaines…. Et me voilà, deux heures plus tard, tiraillée entre le souvenir des petites bestioles et le fumet qui s’échappe de la cuisine, me faisant saliver malgré tout. Je me suis échappée au moment de les plumer et mon bûcheron a eu l’air de trouver ça hilarant.

    Pour me détendre, j’attrape mon accordéon et pars jouer sur mon rocher, réalisant au passage que je n’ai pas touché mon instrument depuis mon arrivée. Je n’ai pas vraiment envie de travailler mon instrument mais ai envie d’entendre son son et de sentir mes doigts se délier sur lui. Pour la première fois, en ce jour, voulant fuir les poussins qui m’accusaient, le miracle s’est reproduit. J’ai laissé mes doigts se balader sur le clavier, laissé les sons guider mes doigts, laissé mon âme voguer sur les routes de la créativité et suis partie dans une dizaine de minutes de transcendance exaltante.

    Alors que mes premières créations à la guitare, me laissèrent une impression fugace, comme si le moment de la création n’avait duré que quelques instants, ce premier lâcher-prise à l’accordéon a un goût d’éternité.

    J’ai découvert la guitare sur un coup de tête, et c’est ce qui m’a permis de m’ouvrir à la création. Mais là, je venais de découvrir le plaisir d’entendre les choses et de pouvoir les jouer. Ce n’était plus la surprise du son qui me guide, mais la concrétisation des mélodies qui hantaient mon cerveau. La guitare m’a permis de tâtonner dans le monde des idées, l’accordéon m’a permis d’y voler. J’en viens à chanter pour accompagner mon accordéon, dans un état de fébrilité qui accélère les battements du mon cœur et me rend éthérée, planant au-dessus de la réalité, sublimant encore ce moment, le paysage, et les sensations qui en découlent.

    Bien sûr, je crois mourir de peur lorsque, quand je m’arrête, un tonnerre d’applaudissements troue l’instant de silence suivant la fin de ma transe. Je me retourne et tombe nez à nez avec Monsieur et Madame Dieu, ce qui jusque-là reste assez normal vu qu’ils étaient attendus pour manger, mais aussi une quinzaine d’enfants et leurs trois accompagnateurs que je n’avais jamais vu.

    Je reste abasourdie par cette foule et m’étouffe en avalant de travers.

    Maintenant rouge comme une tomate, je tente de trouver un peu d’air le plus dignement possible tout en assumant les regards à la fois gênés et inquiets de tous ces gens sortis du néant. Comme s’ils obéissaient à un ordre invisible et muet, l’essaim se disperse et je reste seule avec Madame Dieu qui me tapote doucement le dos. Je lui fais signe que tout va bien et reprend lentement la maîtrise de ma respiration. Elle me prend par la main avec un grand sourire et nous nous tournons face à la vallée. Et nous avons fait exactement l’inverse de ce que je vivais avec son mari.

    On a parlé, parlé, parlé !

    Tant et tant que nous ne nous sommes arrêtées que lorsque les hommes ont crié, voir beuglé, un tonitruant « à table ! » Les enfants et leurs accompagnants ont disparus. A croire qu’ils n’étaient passés par là que pour me voir m’étouffer.

    Le repas est délicieux et je m’attaque sans vergogne aux poussins rôtis, me disant vaguement que je suis sans pitié. Après le repas et sa culminante apothéose, la délicieuse tarte ramenée par Madame Dieu, nous ressortons boire un café au soleil. J’empoigne mon accordéon et les gratifie de quelques morceaux que j’avais appris cette fois-ci. Notre groupe de gamins se matérialise autour de nous, comme s’ils attendaient, cachés dans les buissons, que la musique reprenne. L’après-midi se déroule dans la joie, les rires et la bonne humeur. J’apprends que le groupe d’enfants est une sortie nature venant du centre d’animation de ma ville, et l’on décide que je repartirais avec eux. Une partie de moi souhaiterais rester, et profiter encore un peu de ces moments partagés avec mon bûcheron et ses parents le couple Dieu. Je ne sais pas qui en moi me parlait, mais cette voix envoûtante me poussait à me plonger dans une vision idyllique où je filais le parfait amour dans ce petit paradis.

    L’autre voix était plus amère, mais, je le savais, aussi plus réaliste. Cette petite voix, bien que discrète car sachant que je ne voulais pas l’écouter, me soufflait qu’il était temps de repartir si je ne voulais pas mettre fin au rêve. Car la réalité ne pouvait qu’être en dessous de tout ce que j’imaginais. La rancoeur, la déception et l’incompréhension me pendait au nez si je voulais insister pour faire durer le moment. Je savais que mon amour irrationnel pour cet endroit et ses habitants ne tiendrait pas face au quotidien, à la réalité. Dieu devait rester Dieu, et mon bûcheron continuer à remplir mes rêves et mes fantasmes. Il resterait mon ami, celui sur qui je pourrais rêver d’amour lorsque je vivrais des déceptions, celui qui me remontera le moral quand j’aurais du vague à l’âme. Et pour que toute cette histoire reste aussi magique que cela dans ma vie, je devais partir en pleine apogée.

    Je devais faire taire mon frénétique besoin d’amour.

    Au fond de moi, je savais que nous n’étions pas faits pour être un couple. Même si les émotions ressenties étaient tout à fait sincères, nous n’étions pas les deux partenaires choisis pour avancer sur deux chemins parallèles. Et mon chemin de musicienne s’était rappelé à moi en m’offrant ce nouvel élan accordéonesque. Pour la première fois, j’ai su partir sans désespoir, en sachant au contraire que ce départ n’était qu’un début. J’ai su ne pas m’accrocher désespérément à une histoire dans laquelle j’aurais mis tous mes fantasmes, faisant taire cette petite voix intérieure qui tentait de me crier de partir sans réussir à dépasser le chuchotement. J’ai su tendre l’oreille pour écouter celle qui ne me voulait que tu bien.

    J’ai su m’écouter et m’envoyer assez d’amour pour ne pas avoir de réaction désespérée.

    Un tour de bisous et d’accolades, avec le sourire cette fois, puis j’empruntais le chemin de terre qui rejoignait la route avant de monter dans le bus qui me ramènerait chez moi. De toute façon, quand on rencontre des gens que l’on aime, on ne les quitte jamais vraiment et j’étais tout de même assez impatiente de revoir d’autre gens qui ne m’avaient pas quitté lors de ma retraire solitaire : mes colocs, mes amis de la ville, et mon nounours.

    J’espère qu’il s’entendra bien avec Boule de Poil…

    (à suivre….)

  • La cigale et la fourmi, histoire d’un chamboulement.

    La cigale et la fourmi, histoire d’un chamboulement.


    Ai-je toujours été une fourmi différente ?

    Y a-t-il d’ailleurs des fourmis différentes ? N’ai-je pas juste eu l’occasion de vivre une situation différente, qui m’a mené à penser autrement ? N’importe quelle fourmi, dans ma situation, aurait-elle réagit ainsi ? Et maintenant que mon regard est autre, que dois-je faire ? Rester et parler de mon expérience ? (tout le monde s’en fout) Chercher si d’autres fourmis différentes existent ailleurs ? (histoire de me sentir moins seule) Partir et peut-être du coup continuer a changer ? (flippant).

    Étais-je heureuse avant tout cela ? Je ne sais pas trop. J’étais une ouvrière parmi les autres, et j’étais fière d’accomplir mon devoir, comme toutes mes camarades. La valeur du travail était celle qui régissait notre existence, et il me semblait n’avoir besoin de rien d’autre. Les jours se ressemblait, et aucune question ne venait perturber mon quotidien. Les choses étaient simples, je reniflais, j’avançais, je trimbalais, je surfais sur le N.E.T.

    Ah ! Le Nuage d’Ecoute et de Trophallaxie, ce merveilleux réseau qui permet à chacune d’entre nous de papoter et de s’échanger de bons petits plats ! Un petit creux ? Trop d’aliments dans ta poche abdominale ? Un petit mot sur le N.E.T. et ces deux problèmes n’en seront plus un ! Une rencontre, une régurgitation et le tour est joué ! On en profite pour discuter, avant de repartir travailler dans de meilleures conditions.

    Maintenant, je ne peux pas dire que j’étais heureuse.

    Attention, je n’étais pas malheureuse, ni mal du tout d’ailleurs ! Je n’avais tout simplement pas cette notion dans ma vie. Cela peut sembler étrange, mais au fond, je n’étais pas préparée à me poser des questions. Je devais juste suivre mon chemin, le chemin des fourmis, et me poser la question du bonheur n’était pas un choix envisageable ; perte de temps et donc de performances. C’est qu’il y a les quotas à respecter !!

    Mais je me rend compte que je ne vous ai même pas encore raconter les fameux événements qui me plongèrent dans ces affres existentiels ! Voilà encore une preuve du chaos actuel de ma vie. Moi qui ai toujours été organisée et concise, je me perd même dans mon discours !

    Commençons donc par le commencement. Je vous épargnerais le « il était une fois », car l’on sait bien ce qu’il était : moi, et tout le blabla des paragraphes précédents.

    Vous connaissez sans doute le début de l’histoire, la cigale a frappé pour me taxer a bouffer, je l’ai envoyé danser, choquée que cette bestiole sans prévoyance souhaite parasiter mon existence. Je voyais bien qu’elle tentait de m’arnaquer, en parlant d’intérêts, car comment aurait-elle pu ne serait ce que me rembourser le moindre prêt consenti.

    Fariboles !

    Prête à lui claquer la porte au nez, je la vis me prendre au mot, et se lancer dans une danse, tout en chantant une drôle de ritournelle.

    « C’est ta propre vision des prévisions de provisions ! Ma prédilection pour les provisions se passe de prévisions. Mais je te fais la prédiction qu’il y en aura profusion sous peu ! »

    Son langage était étrange, et sa danse ridicule, comme tout mouvement du corps inutile d’ailleurs. Pourquoi se mouvoir si ce n’est pour travailler ? Pourquoi s’exprimer si ce n’est pour raconter quelque chose de concret ? Où trouver à manger, qui s’occupe de quoi, quelles sont les instructions ?

    Bref, je ne savais pas pourquoi je n’avais toujours pas claqué cette satanée porte. Peut-être était ce à cause de ce truc bizarre qui m’arrivait, les traits qui se tirent vers le haut, des soubresauts étranges qui me secouaient les estomacs et ces bruits étranges qui m’échappaient.

    « Hahahahahaha !!! »

    Je m’arrêtais, épouvantée par ce qui venait de m’arriver. J’avais ri. Bien-sûr, je n’ai pas de suite compris, et cela m’inquiéta donc énormément. Encore une notion qui m’échappait. Mais le résultat était là : sans savoir pourquoi, j’avais laissé cette insupportable cigale entrer chez moi pendant ce petit moment de flottement.

    L’avais-je invitée ou s’était-elle faufilée pendant mon hébétude ?

    Peu importe. Elle était là, et je n’osais plus la mettre dehors. Devrais-je vous avouer que j’étais curieuse de comprendre ce qui m’était arrivé, voir de réitérer l’expérience ? J’ai un peu honte, mais voilà : telle est l’effroyable vérité.

    Un sentiment de légèreté s’était emparé de moi après son petit numéro, et il continua de s’amplifier durant la soirée. La cigale était un hôte particulier, je n’avais jamais connu personne dans son genre. Elle m’expliqua ce qu’était le rire, et me fis plusieurs démonstrations de ce qu’elle appelait l’humour. Plus je riais, plus je me sentais légère. Tellement que je crois que c’est en planant que je suis allée chercher de quoi se faire un vrai festin dans le garde-manger !

    « Ne t’avais-je pas prédit profusion de provisions ? »

    J’avale de travers, elle est gonflée quand même. Mais ça me fait rire. Quel étrange pouvoir quand même. C’est vrai, j’ai partagé un peu de ce que j’avais amassé, mais n’avais-je pas découvert la merveilleuse force du rire en échange ? Et plus j’y pensais, plus j’avais le sentiment de n’être pas si généreuse face à la cigale, car ces quelques heures de joie, et je le pense, valaient bien plus qu’un repas, aussi gargantuesque fut-il.

    « Je n’aurais jamais pu imaginer que tu me rembourserais ce que tu me devais tout en ingurgitant ce que tu m’empruntais, avec les intérêts en plus ! »

    La cigale rigole. Je comprend que je viens de faire ma première blague. C’est fou comme ça vient vite, et sans prévenir !!

    Le lendemain matin, je trouvais ma cigale installée dans le salon, totalement absorbée par ce qu’elle m’expliqua plus tard être des « gammes ». Elle y synchronisa des mouvements étranges, semblants voués à l’absurdité tant ils brassaient inutilement de l’air. Si tu veux attraper quelque chose, va droit au but, ne tourne pas dans tous les sens en agitant tes bras autour de ta tête. Ca ne rime à rien. C’est de l’art, me répondit-elle en chantant, et je restais les yeux scotchés devant ses acrobaties. Un peu impressionnée je dois dire. Après ce qu’elle appelait un salto arrière, je me mis à l’observer différemment. Malgré l’apparente anarchie de ses cabrioles et de ses onomatopées, je commençais à percevoir une histoire, un sens, et un indéniable…travail. Plus de doute, il n’y avait pas d’anarchie dans ce spectacle, mais des pas, millimétrés, et des mots. Ils étaient chantés, ils étaient rythmés bizarrement, et plein de fioritures qui noyaient le propos essentiel, n’allant pas droit au but, mais plus j’écoutais, plus naissaient en moi des images, des questions, des émotions. Qu’était ce que ce langage aux détours superflus ? C’est de la poésie, me répondit-elle.

    Pour moi qui respectait tant le travail, ce fut un choc lorsque je réalisais que ce que je pensais jusque là n’être que l’apanage des oisives cigales, était aussi né d’un travail (je crois qu’elles appellent ça de l’entraînement, c’est en tout cas le mot qu’elle répétait tout le temps quand je lui demandais comment elle faisait ça). Inlassablement, elle répétait, et moi je l’admirais : je n’aurais pas cru que cela puisse être aussi exigeant.

    C’est pour quoi je m’inquiétais tout d’abord lorsque ma cigale s’assit simplement au bord de la fenêtre pour regarder la neige tomber. D’abord, c’est toujours pareil la neige qui tombe, des flocons qui arrivent du ciel pour s’écraser au sol, ou pire, sur toi. Rien de bien passionnant, mais ils avaient l’air de plonger ma nouvelle amie dans un état catatonique. Ensuite, ça faisait bien cinq heures qu’elle faisait ça. En gros….qu’elle ne faisait rien. Et je dois dire que je n’appréciais pas, comme toute fourmi digne de ce nom, que l’on ne fasse…rien. Chaque minute compte, chaque acte compte, chaque seconde se doit d’être utile. Ca a beau être l’hibernation, il y a toujours de quoi faire. Ranger et faire toutes les petites réparations de la maison, améliorer l’installation, cuisiner ses conserves, et plein d’autres petites choses dont on a pas le temps de s’occuper pendant la période chaude. Ou tout simplement se reposer, pour emmagasiner de l’énergie avant la reprise. Bien se reposer pour être prêts à se dépasser au travail est aussi un des Devoirs des fourmis. Alors passer du temps à ne rien faire….sans dormir….pourquoi ? C’est de la création, me répondit-elle d’un air absente.

    J’étais encore une fois tiraillée entre offuscation et curiosité. Comment ne rien faire pourrait-il être créateur ? Avais-je partagé ce que j’avais avec quelqu’un qui se permettait de ne rien faire à des moments de sa vie ? N’étais-ce pas intolérable de se dire que j’avais travaillé sans relâche pendant qu’elle s’octroyait des moments de « rien » ?

    Je me noyais dans mes pensées, passant de l’énervement face à ce « rien » qui résonnait dans mon esprit, à l’apitoiement sur moi-même lorsque je repensais à toute la joie que la cigale m’apportait. Je n’arrivais pas à décider qui de mon énervement ou de cette joie était le plus légitime. Et je regardais les flocons tomber. Je voulais clarifier mon ressenti. Je n’avais jamais eu besoin de le clarifier jusque là. Tout était à sa place, tout était parfait. Et voilà que je commençais à me poser des questions inutiles. Je griffonnais machinalement sur une feuille de comptes tout en regardant ces idiots de flocons qui tombaient bêtement. Peut-être pas si bêtement pensais-je, avec le vent, on dirait un peu la danse de Cigale. Je gribouillais, je regardais, je réfléchissais, je me débattais avec plein de nouveaux concepts desquels naissaient de nouvelles émotions, bref, je pataugeais dans la boue du « rien ».

    Quand, un infini plus tard, je ressorti de cette transe (encore un mot qui me vient de Cigale), je réalisais que j’avais représenté ma perdition sur ma feuille de compte. Ca ne ressemblait à rien, pas un arbre, pas une fleur, pas un animal. Rien. Étais-cela, la représentation du Rien ? Pourquoi était-il alors aussi le Tout ? D’où venaient ces questions ? Avaient-elles seulement des réponses ? Et pourquoi ne pouvais-je arrêter de regarder ce…dessin ? Je trouvais ça…beau. C’était bel et bien une création. Mes questions étaient des créations ! Ce temps de Rien mêlé au Beau, de la chute de neige à la chute d’idées, une réponse quand même avait trouvé son chemin.

    Oui, le « rien » était créateur.

    Tout à fait. J’avais disjoncté.

    Esprit en pagaille, mots inutiles, concepts abstraits, je ne me reconnaissais plus. Et je m’en foutais, mais alors, complètement. Je dessinais, perdue dans l’immensité du Rien qui est le Tout. Ce sont mes amis qui tirèrent la sonnette d’alarme, juste après avoir essayé de leur expliquer ce concept, en prévenant le Conseil des Fourmis de mon comportement inhabituel. Cigale me dit que ce ne sont pas de vrais amis, mais je ne vois pas en quoi la délation serait un problème. Évidemment, sa réflexion fait quand même naître un tas d’autres questions que je rajoute sur le tas précédemment entamé. Ca fait quand même un paquet d’années que je fais mon devoir sans rechigner, n’aurais-je pas le droit de profiter quelques instants des bienfaits du Rien ? Finalement, l’évidence du bien-fondé de la délation me pèse sur le cœur, bancale.

    Les bienfaits du Rien…. Cette phrase n’aurait eut aucun sens pour moi avant la Neige. Avant le Beau des mots. Avant les Dessins. Avant Cigale.

    Me voilà donc au moment T. Suis-je une fourmi différente ?

    Alors que mon procès va commencer, je m’interroge sur mon avenir. La route était là, bien tracée devant moi, mais j’ai emprunté le petit sentier d’à côté. J’ai vu qu’il y avait plein de petits sentiers alentours. Comment, pourquoi ne les avais-je jamais aperçus ? Non, cette question n’est pas vraie. Pourquoi les avais-je donc ignorés ? Car je me rappelle finalement de chemins fantomatiques qui parfois me troublaient.

    Je ne dois pas être la seule. Si les Mots et les Gestes m’ont touchés, si grâce a eux le Rien m’a offert ses trésors, alors je saurais sûrement, grâce à leur aide, dessiner les contours des chemins fantastiques qui bordent la voie unique. Pour que chacun soit libre de les emprunter si l’envie de faire un détour les prenaient.

    En regardant à nouveau le tout premier dessin que j’avais fait, celui sur la feuille de comptes, j’y vois cette fois les chemins, tortueux et sinueux, enchevêtrés, telle des vagues, tumultueuses, se déchirant les unes et les autres. Un renfort de qualificatifs nécessaire pour vous le décrire : le Rien était bien quelque chose finalement, au delà du concept.

    En fait…je vais rester. Je vais plaider ma cause. Au pire je serais condamnée à bosser quelques temps en nursery. On n’y voit pas beaucoup le soleil mais beaucoup de mioches, c’est vrai que c’est cruel, mais je survivrais. Finalement, je vais aussi rencontrer d’autres fourmis. Comme moi. Et je vais changer aussi. Encore. Mais quand je sortirais, on créera la première école d’art des fourmis, avec une cigale comme professeur. Scandale, exclamations, horreur ! Mais aussi, timidement, engouement, délivrance, bonheur !

    Je ne deviendrais jamais comme Cigale, j’aime trop la routine apaisante de mon travail. Mais je ne renoncerais pas au droit de choisir de faire un détour de temps à autre sur les chemins avoisinants ma route. Le temps du Rien m’a donné des idées, de beauté, de légèreté, et je compte bien les appliquer à mon quotidien. Je m’accorderais quelques séances de Rien, pour laisser voyager mes idées, dessiner quelques nouvelles voies, que je pourrais emprunter ou snober. Mais toujours je les verrais : la beauté du choix. Et surtout, maintenant, je regarderais les cigales d’un œil nouveau, sans juger de leur oisiveté apparente, car si leurs existences sont faites de tant d’entrainements et de questionnements, je leur laisse avec plaisir le soin de se torturer le cerveau pour créer ! Je me contenterais d’aller les admirer en spectacle, c’est bien moins éprouvant !

    A chacun ses chemins !

  • Froussarde vagabonde (3)

    La troisième partie des aventures de notre musicienne! Si tu n’as pas lu le début, repars voir les parties 1 et 2 !

    Le lendemain matin, je prend quelques instants pour essayer de m’enthousiasmer de la nouvelle journée qui s’annonce, mais je n’ai aucun projet pour les jours à venir, ni même pour la semaine suivante.

    Je devrais travailler mon instrument, mais n’éprouve plus de plaisir à jouer. Je devrais essayer de trouver d’autres annonces auxquelles répondre pour chanter dans un groupe, mais n’y croit plus.

    Ce n’est pas fait pour moi.

    J’ai besoin d’argent, mon compte épargne saigne de plus en plus fréquemment, mais je ne veux pas reprendre un travail tout de suite. Je me suis laissée un an pour essayer de concrétiser mes espoirs, mais les aides sociales pour vivre, ça limite les dépenses, et j’ai beau avoir épargné un peu d’argent pour les coups durs lorsque j’étais encore salariée, la situation ne peut plus s’éterniser très longtemps.

    Mais là, j’ai besoin de me faire du bien.

    Alors je sors de chez moi en empoignant résolument ma carte bancaire et me dirige droit vers le magasin de musique le plus proche.

    Suivant la logique du « de toute façon j’aurais bientôt plus de sous donc autant en dépenser plus que de raison », ( j’ai toujours dit que l’on vivait comme l’on buvait sa bière) je fais un tour d’horizon du magasin, et suivant l’impulsion du moment, attrape une guitare, passe à la caisse, sûre de mon choix sans l’avoir essayée. Juste parce qu’elle rentre dans mon budget et que je la trouve jolie.

    Il ne m’en faut pas plus.

    Ce n’est qu’un achat compulsif après tout, et je connais un tas de nana qui mettent plus dans une paire de chaussures qui ne sortiront de leur placard qu’avec La jupe assortie de leur garde-robe.

    Et si je réfléchis, je n’achèterais pas cet instrument, je resterais raisonnable, et là, je ne veux pas être raisonnable. Je veux me faire plaisir, je veux retrouver le plaisir de jouer.

    Je pense à tous mes problèmes du quotidien, et réalise dans un éclair de lucidité qu’à force de m’inquiéter pour tout, je ne laissais plus la place au plaisir, et que faire de la musique sans plaisir n’était pas possible.

    Quel message envoie-t-on à celui qui écoute si l’on apprécie pas de jouer ?!

    Ma pensée ancrée sur cette certitude, je laisse la peur d’éventuels soucis financiers futurs de côté et tape énergiquement mon code de carte.Un petit frémissement me chatouille l’estomac lorsque je regarde le montant affiché sur le reçu, aussitôt jugulé en froissant le petit papier que je fourre au fond de mon sac, afin qu’il rejoigne ses semblables dans le néant de sa poche.

    Je n’ai jamais eu particulièrement envie de faire de la guitare. Je dirais même que c’est un des instruments qui m’intéresse le moins. Mais il est transportable, permet de s’accompagner sur une chanson, et surtout, je n’y comprend strictement rien, ce qui m’évitera de me juger au fur et à mesure de mes velléités créatives.

    Je retourne dans mon antre, très satisfaite et ravie comme une gamine à noël.

    Je récupère une tablature sur un site et me plonge dedans pendant deux petites heures. Très vite je m’ennuie, et en plus, j’ai mal au doigts.

    Mais quelle idée ai-je eu d’acheter une guitare !

    Jetée sur le lit sans plus de délicatesse, elle me regarde, les cordes frémissantes, me conjurant de lui laisser encore une chance. Je la tripote sans conviction pendant une demi-heure encore, sans chercher à jouer quelque chose de concret, essayant juste de comprendre la logique de l’animal. Je forme des accords tant bien que mal en tordant mes doigts pour essayer de faire sonner les cordes, ne me basant que sur mon oreille, laissant de côté les tablatures qui m’exaspèrent.

    Cette torture obsessionnelle s’arrête soudainement lorsque je m’entend jouer quelques notes qui m’émeuvent. Ce n’est qu’un enchaînement de deux secondes, mais je le trouve beau.

    Je le joue et le rejoue, oubliant la douleur de mes doigts cisaillés et me laissant emporter dans la mélopée.

    De la torture je suis passée à l’extase de l’obsessionnel. A ce moment précis, ma vie se résume à ces deux petites secondes de musique, elles en sont l’apogée, la transcendance, le tout. J’ai l’impression que tous mes instants n’avaient pour but que de me mener à ce moment.

    Mes doigts dérapent et je réalise que cette erreur s’enchaîne très bien avec la ritournelle que je faisais tourner. Je continue cette sacrée boucle infernale en intégrant ma nouvelle trouvaille.

    Petit à petit, je fouille pour trouver d’autres sons qui viennent enrichir ma boucle, m’amuse à changer ma rythmique, jusqu’à ce que j’arrive à un ensemble cohérent d’environ trois minutes.

    Je pose la guitare, inspire un grand coup, comme si j’avais passé les trois dernières heures en apnée.

    C’est d’ailleurs l’impression que cela me donne.

    Je sors d’une longue apnée au fin fond de l’univers.

    J’ai la sensation d’avoir découvert une nouvelle planète.

    J’ai composé ma première musique ! Ce n’est bien sûr pas technique, ni très original, mais ça vient de moi, et ça me plaît.

    Je rejoue mon « morceau » d’innombrables fois, et commence à entendre une petite mélodie qui se greffe peu à peu dessus, se transformant petit à petit en mots chantés d’une manière aléatoire. Ils arrivent, décousus, ne formant pas encore de phrases, ne donnant même pas l’impression d’être voués à être liés.

    Puis la magie opère, et le texte se forme de lui même. Je peaufine après coup, arrange quelques maladresses et prend un instant pour contempler ma création. Les yeux brillants, je m’extasie sur l’incroyable miracle.

    Le verrou a sauté.

    Je sors fièrement de notre petit appartement pour trouver âme qui vive à qui jouer mon morceau. Le fait que je ne sache pas faire sonner ma guitare pour un sou ne me gêne absolument pas. Je ne suis que bonheur et fierté.

    Je m’arrête au bar du coin et chope le premier pilier de bar de mes connaissances qui croise mon chemin. On se pose à une table avec la tournée qu’il a tenu à payer, et je sors ma toute nouvelle guitare. J’interprète fièrement ma chanson, un gros sourire idiot collé sur le visage. Mon ami pochtron me félicite sur le fait d’avoir composé une chanson à peine quelques heures après avoir touché une guitare pour la première fois.

    Tiens, ça me percute. C’est vrai que c’est plutôt cool. Montée d’ego, je m’auto-satisfais encore plus. Le patron a l’air de penser que mon air de conquérante mérite bien un second verre. Deuxième tournée.

    Décidément, aujourd’hui est un grand jour où tout peut arriver. En général, il est assez pingre.

    L’arrivée d’un nouvel habitué me relance dans l’interprétation de mon œuvre. Je ne m’en lasse pas. Le nouvel habitué paye sa tournée.

    Moi, c’est ma tête qui commence à tourner.

    Je crois que la soirée a continué sur le même schéma, à la différence près que je jouais de plus en plus mal, rapport au degrés d’alcool qui s’élevait.

    Je m’aperçois de quelques taches sombres sur mes cordes, et après une analyse complexifiée par mon état d’ébriété, je réalise que ce sont des taches de sang, et qu’elles viennent de mes doigts lacérés par les cordes.

    Il est temps que je rentre.

    Je m’endors immédiatement après avoir fait un gros câlin à ma guitare.

    Je crois avoir entendu mon piano pleurer dans la nuit, mais je planais bien trop haut sur mon petit nuage pour lui remonter le moral.

    Le lendemain matin, à peine ai-je ouvert les yeux que je me jette sur ma guitare. Je rejoue ma chanson, puis repars en explorations le long du manche. Je commence à appréhender les possibilités rythmiques de l’instrument, commence a plaquer deux accords très simples à jouer et à m’amuse à changer ma façon d’utiliser ma main droite, transformant la guitare en hybride de percussion. Tour à tour grattant les cordes et frappant sur la table (celle de la guitare, pas de la cuisine bien-sûr) je commence une nouvelle chanson, étonnée par cette soudaine volubilité musicale. Là où devant mon piano je restais silencieuse, la guitare m’avait rendue prolixe.

    Je ne m’arrête pas, continuant inlassablement à gratter, les plaies de mes doigts se ré-ouvrent, et pourtant je ne m’arrête toujours pas.

    Les heures de repas s’enchaînent mais je ne m’arrête pas.

    Le soleil se couche, mais je ne m’arrête pas.

    Le sommeil me prend mais je ne m’arrête pas.

    Le sommeil gagne finalement et je me dis que cette journée n’a duré qu’une fraction de seconde mais qu’elle sera éternelle. Je m’endors dans une béatitude totale sans même prendre garde aux gémissements de mon piano.

    Mon deuxième réveil aux côtés de ma nouvelle amoureuse commence à peu près comme la veille. Je me lève et l’empoigne délicatement, la caressant tendrement, la faisant gémir, dans une transe haletante, passant de délicats frottements sur ses cordes tendues à de douces tapes sur ses parties charnues pour marquer le rythme régulier de nos échanges. Les moments de douceurs succèdent aux envolées endiablées, et ma guitare ne fait plus qu’un avec moi.

    Puis, cet état de communion commence à se ralentir, je fatigue, j’ai faim, et je l’abandonne honteusement sur mes draps froissés.

    Je vais m’engloutir un gros bol de cerises bien juteuses et décide d’aller me balader dans la ville pour me changer les esprits. J’ai trop de questions en moi même sur les raisons de cette soudaine lâchée de ma créativité pour vouloir m’écouter. Un petit verre en terrasse pour regarder les gens passer me fera le plus grand bien.

    J’embarque ma gratte sans cérémonie et vais me caler sur une petite terrasse isolée dans la vieille ville. Je me commande un jus de fruit frais kiwi-orange-cannelle. Au bout de quelques minutes, je ne tiens plus, j’ai envie de jouer.

    Faisant fi des autres personnes attablées, je sors ma compagne du moment et me lance dans l’accomplissement de mon nouveau rituel.

    J’entends quelques applaudissements à la fin de la première chanson, relève la tête, étonnée, et découvre mes voisins me regardant avec un gros sourire. Apparemment, cet interlude musical leur a fait plaisir, alors je me lance dans la deuxième avec enthousiasme, heureuse de partager ce petit bout de moi avec d’autres êtres humains.

    Peut-être était ce ma fraîcheur qui leur a plu à ce moment là, mais pendant longtemps, je n’eut plus d’auditoire aussi attentif. Je ne réfléchissais pas à comment jouer, interpréter, faire accepter ma musique. Je jouais avec plaisir.

    Je commençais à percevoir la route que je voulais emprunter, et décidais fermement que les soirées dansantes des campings se passeraient de moi. Plus d’auditions navrantes, plus de cerveau lobotomisé.

    J’allais m’atteler à la tâche de la composition, et sentais au fond de moi même que ce premier pas pourrait m’emmener à composer aussi avec mon piano un jour.

    En attendant, j’utiliserais cette guitare et ressortirais mon vieux pote l’accordéon.

    Jouer dans la rue était une idée qui me plaisait, je ne savais pas si j’allais y arriver, mais j’allais essayer.

    ********************************************

    Cela fait quelques heures que je fais les cent pas avec ma guitare dans la rue principale. Il y a d’autres artistes en train de jouer, et je ne sais pas comment faire pour sauter le pas moi aussi.

    Il y en a bien deux qui, après m’avoir vu tourner en rond pendant dix minutes sur un espace de 2m², m’ont proposé de m’installer à leur place pour me lancer. Mais bien sûr, c’est le moment où Peur Bleue, mon fameux alter-ego peureux, a pris le contrôle de ma langue pour leur balancer un « euhveujese » obscur qui n’eut comme réponse qu’un haussement d’épaule. Les deux musiciens font demi-tour et recommencent à jouer. Je viens de louper une belle occasion.

    A la fin de leur set, ils reviennent me parler pour me conseiller d’aller jouer au marché, le dimanche matin.

    Ce serait, selon leurs mots, moins stressant pour une première.

    « D’accord, si vous le dites. »

    C’est tout ce que j’ai trouver à dire.

    Mon trouillomètre est descendu sous zéro, et ça n’a pas tendance à me rendre très bavarde, mais quand même. Là, j’ai juste l’air d’une petite fille méritant de se prendre une bonne correction pour apprendre la politesse.

    Je sauve la face en étirant les coins de ma bouche dans ce qui pourrait passer pour un sourire, pas très aimable, mais un sourire tout de même, et à plus ou moins articuler quelque chose qui ressemble à un remerciement.

    Heureusement, ils n’ont pas l’air susceptibles. A vrai dire, ils ont même l’air amusés.

    Je me fais la remarque que j’avais du louper ma vocation. Apparemment, j’ai tout du clown refoulé.

    Cela faisait une semaine que je ne jouais mes deux compositions que pour les murs de ma chambre, qui d’ailleurs me donnaient la sensation d’être exaspérés, et que je martyrisais mon Vieil Accordéon dans tous les sens pour essayer d’en tirer quelque chose.

    Je savais pourtant maintenant que je pouvais créer, mais il s’obstinait à ne me livrer que des couacs insupportables, ou des enchaînements périmés qui n’avaient de sens que pour quelqu’un qui n’aurait jamais, au grand jamais, écouté de musique.

    Devant cette certitude que la capacité créative était en moi, j’avais inconsciemment augmenté le niveau de mes attentes, et me retrouvais donc à nouveau bloquée par ma peur.

    Encore.

    Je maîtrisais assez bien Vieil Accordéon maintenant, et pouvais donc facilement juger la qualité intrinsèque de mes tentatives de composition. Ce qui, en l’occurrence, était plus un handicap qu’un point positif.

    Soit, mes chansons à la guitare ne feraient sûrement pas le poids face à quelqu’un qui s’y connaissait, mais au moins, je ne m’en rendais pas compte. Et j’étais donc libre face à elle.

    Mais Vieil Accordéon et moi, on se connaissaient depuis bien longtemps, même si je ne le sortais pas très souvent. Et il ne se gênait pas pour me donner son opinion sur ce que je lui faisais jouer.

    « piètre »

    « basique »

    « ridicule »

    Du coup, je m’étais fâchée avec lui et l’avait remisé à nouveau au fond de son placard.

    Bien fait pour lui.

    Forcément, déjà que je tremblais à l’idée de jouer dans la rue, le fait de n’avoir que deux chansons, de surcroît sur un instrument que je ne maîtrisais pas, ne m’aidait absolument pas à sauter le pas.

    Parce que bon, les jouer devant une salle de gens alcoolisés dans un bar de mon quartier, c’était quand même vachement plus facile…

    Mais je persistais dans mes tentatives de représentation et continuais pendant trois jours à user le bitume de la rue principale.

    Sans succès je dois le dire.

    Sûrement exaspérés de me voir tous les jours passer et repasser devant eux, mes deux nouveaux amis musiciens prirent sur eux et m’attrapèrent par le bras, tout en hurlant à la ronde qu’une nouvelle venue allait se lancer pour leur présenter ses chansons.

    Et me voilà, guitare à la main, sans trop savoir comment j’étais arrivée là, face à un petit attroupement intrigué par la scène.

    Je déglutie, en ayant l’impression que ma salive était devenue une glu extra forte me collant le palais, et ouvre tant bien que mal la bouche pour me présenter. Je déballe tout, ma peur, ma nouvelle découverte de la guitare et de la composition, dans une sincérité qui amuse et met mal à l’aise tout à la fois les gens devant moi.

    Ils n’osent plus partir tellement mon angoisse est perceptible.

    Alors je me lance.

    Je commence à jouer les premiers accords, et au moment de lancer mon chant, je m’arrête brutalement. Trou de mémoire. Il ne manquait plus que ça. Les gens commencent à me prendre en pitié, et m’envoient une salve d’applaudissements gratuits pour me rasséréner.

    Je prend une grande inspiration et me remet à jouer. Cette fois, le texte arrive au moment opportun et j’arrive à interpréter le morceau d’un bout à l’autre. Les passants ont l’air plutôt étonnés. Je pense que vu ma confiance en moi, ils s’attendaient à quelque chose de bien pire et sont donc plutôt satisfaits et émus d’avoir assisté à ma première.

    Mes deux sauveurs musiciens se rengorgent, fiers d’avoir pu lancer cette petite chose effrayée qu’ils voyaient déambuler depuis quelques jours.

    J’entame ma deuxième chanson avec plus d’entrain que la première et lorsqu’elle se finit, j’ai l’impression qu’elle n’a duré que quelques secondes. Les gens sont ravis et en demandent plus. Et je ne peux rien leur offrir de plus. La gêne revient au galop, je rougis, et m’empêtre dans des excuses et des explications vaseuses, dans un flot déversé par mes êtres intérieurs tous en même temps.

    Heureusement, aujourd’hui, devant l’exploit que je viens de réaliser, mon public est conciliant et m’offre une dernière salve d’applaudissements et de mots d’encouragements. Ils garnissent généreusement mon chapeau, comme pour me dire de continuer sur cette voie, et chacun repart pour vaquer à ses occupations.

    Je reste seule sur le trottoir, tentant de reprendre mes esprits, à la fois fière de moi et totalement perdue.

    Les deux musiciens se rapprochent de moi et me font une accolade en me félicitant. Apparemment, ils s’attendaient eux aussi à quelque chose de bien plus atroce que ce que je venais de faire. Le plus grand décide que cet instant mérite d’être fêté, et nous partons tous ensembles, nos instruments sous le bras, à la terrasse d’en face pour boire une bière, que le patron, qui a assisté à ce moment de gloire, décide de nous offrir.

    Je fais donc connaissance avec eux autour d’une mousse, et nous passons une demi-heure à nous raconter nos différents parcours. Ils m’expliquent que même pour eux, qui pratiquent pourtant la rue depuis quelque temps déjà, il n’est jamais facile de se lancer. Que si je décide de persévérer dans ma route d’artiste de rue, je devrais aussi apprendre à vivre avec ce stress préalable, et qu’au final, le plus dur, c’est juste de se lancer. Qu’au bout d’un moment, seules les premières notes seront difficiles, et qu’une fois que je serais en train de jouer, j’oublierais tout et me contenterais de donner du bonheur aux passants.

    Cette remarque s’est d’ailleurs ancrée en moi et m’a permis de comprendre l’essentiel.

    Ou tu joues pour ton ego, parce que tu veux l’approbation des autres pour savoir ce que tu vaux, ou tu sais ce que tu vaux, et tu joues pour donner de la joie à ceux qui veulent t’écouter, ou tout simplement pour ton propre plaisir.

    Je reste fixée sur la mousse qui se désagrège lentement dans mon verre.

    Et lorsque je recroise les regards de mes deux acolytes, c’est un sourire sincère et spontané que je leur offre, pour la première fois. Je sais que j’ai encore plein de choses à apprendre sur ce métier si mal vu qu’est l’art de rue, mais je comprend qu’en gardant cette phrase comme fil conducteur, je ne me perdrais pas dans une vaine recherche égocentrique de l’approbation universelle.

    A ce moment là, le poids qui ne me quittait pas depuis quelques jours disparaît comme par magie de ma poitrine.

    A ce moment là, je comprend que mon vrai premier pas dans la rue n’était pas cette représentation, mais cette compréhension.

    On se quitte en se disant à demain, et je rentre chez moi pour macérer dans mes réflexions toute la nuit.

    Au réveil, je me jette sous la douche pour nettoyer mon corps et mon esprit, laissant mes épaules se délaisser de la charge émotionnelle que je leur imposais depuis si longtemps. Fin de la macération, je suis à point. Je me penche sur le sujet de mon manque de répertoire, et après quelques vains essais pour composer une nouvelle chanson sur ma guitare, de guerre lasse, je laisse Vieil Accordéon ressortir de sa prison et me proposer les résidus de répertoires que nous avions déjà exploré ensemble au Portugal. J’arrive assez rapidement à remettre en place quelques pièces bien connus du répertoire traditionnel et ressort pour rejoindre mon nouveau lieu de vie : le centre-ville.

    J’entend mon piano râler lorsque je ressors sans l’avoir ne serait ce qu’effleuré depuis des semaines.

    Tant pis pour lui, il n’avait qu’à être plus mobile.

    Cent pas, boule à la gorge, hilarité de mes deux compères puis finalement je me lance, piquée au vif.

    Autant la veille, intrigués par la mise en scène qui avait précédé ma première lancée, les gens s’étaient intéressés à ma prestation, autant ce jour là j’aurais pu ne pas être là que ça n’aurait rien changé. Les passants se contentent de faire ce qui les définit ; ils passent.

    Je dois faire un effort quasi surhumain pour ne pas arrêter en plein milieu de mon set.

    Les pensées se bousculent en moi pendant que je joue, et je dois redoubler de concentration pour garder une certaine musicalité dans mon jeu. Je me sens ridicule et, comble de l’humiliation, un groupe de jeunes me dévisagent en s’esclaffant. Je les entends pérorer jusqu’à ce qu’ils disparaissent, obnubilée seulement par leur mépris affiché. Je ne remarque même pas les personnes paraissant apprécier ma présence sans pour autant s’arrêter.

    Je repense à la conviction de mes deux musiciens, qui affirmaient pourtant que, passé les premières notes, tout coulerait de source.

    J’arrive à remettre en question mes choix simultanément à la mise en pratique de ces fameux choix.

    Je me dis que je ne suis pas faite pour ça, que si c’était vraiment ma voie, les gens s’arrêteraient, sidérés par ce qu’ils entendaient.

    En gros, je suis exactement en train de faire ce contre quoi ils m’avaient mis en garde la veille : j’essaye de me faire aimer au lieu de donner ce que j’ai à donner sans soucis de mon ego.

    Je finis mon tour en sueur, douloureusement touchée par le retour quasi inexistant de mon travail. Je n’ai réussis qu’à amasser quelques centimes insignifiants, et je fais l’erreur de croire que cette quête reflète la qualité de mon travail. Je me retire, m’installe sur les marches d’un immeuble de pierre et me laisse aller aux larmes qui envahissent ma gorge.

    Je ne sais plus ce qui m’a fait croire que j’étais capable de survivre à tout cela. Je ne sais plus quelle est l’impulsion première qui m’a poussée à sortir présenter ce fouillis musical issu de mes tripes. Tripes qui, en passant, me donne l’impression de s’être encore une fois emmêlées les unes aux autres.

    Mes deux mentors viennent me lancer quelques mots de réconfort, persuadés que les choses ne pourront que s’améliorer. Apparemment, il n’y aurait rien de bizarre à ce que je ressens. Ils repartent jouer, et moi je regagne mes pénates en traînant des pieds.

    Zut, zut, et re-zut.

    J’ai besoin de m’éloigner de tout ça et de prendre du recul. Je sais très bien que je n’aurais pas le courage de revenir le lendemain. Je me jette sous la couette à peine arrivée dans ma chambre et fais un gros câlin à mon nounours, le fidèle gardien de mes nuits et de mon cœur.

    Je n’ai croisé aucun de mes colocs, et me suis contentée de leur laisser un mot, sur la table, les priant poliment de ne pas me déranger:

    « Je ne suis là pour personne. Laissez moi sombrer au fond de mon trou. Ne pas approcher, sinon je mords. »

    Il est temps que j’aille voir ailleurs si j’y suis. Parce que ça fait longtemps que je me cherche, et pour l’instant, je n’ai pas trouvé qui que ce soit qui pourrait être moi je crois.

    (à suivre…)

  • J’aime pas le fenouil (mais j’adore les gratins)

    On ne se connaît pas, mais saches que j’ai une marotte.

    En fait j’en ai plein. Passons. Celle qui nous intéresse maintenant fait partie de ce vaste domaine qu’est la cuisine. J’ai un petit défi personnel qui est de réussir à me faire aimer les aliments…que je n’aime pas. C’est parti du jour où j’ai goûté une huître pour la première fois. Autant vous dire que j’ai détesté. Eau de mer gélatineuse, voilà mon ressenti premier. Brrrrr….

    A ce moment là, je me suis dit que si tant de monde trouvait ça délicieux, c’est qu’il y avait forcément quelque chose que je n’arrivais pas à saisir dans le goût. Et que si j’arrivais à me faire apprécier les huîtres, tout était faisable dans mon petit cerveau. Toujours ma façon de penser que le point de vue est prépondérant. Je n’avais pas spécialement envie d’aimer les huîtres, attention! Mais je trouvais ça tellement répugnant que j’y voyais là le secret de ma maîtrise mentale. Vous pouvez rire. Mais ce fut le début d’expériences culinaires (de moins en moins loupées, mais au départ mes amis en firent parfois les frais) ayant pour objectif de prouver que l’appréciation (gustative tout du moins) était au moins autant d’habitude du palais que de mise en valeur.

    Et à force, grâce à quelques années d’expériences alchimiques, j’ai pu me faire aimer plein d’aliments, en les mélangeant à d’autres, jusqu’à ce que mon palais, habitué au goût en second plan, se mette à l’apprécier, même seul. Les mots « je n’aime pas cet aliment » ne veulent plus rien dire pour moi, tout est une question de curiosité. Vais-je rester sur mes positions (je ne suis quand même pas définie par mes goûts initiaux!) ou tenter de découvrir ce qui peut bien émouvoir les autres dans ce quelque chose qui ne m’agrée pas?

    Voilà un bien long préambule pour vous parler du fenouil. Qui a été pendant 30 ans de ma vie mon pire ennemi. Jusqu’au jour où un ami fit un gratin de fenouil au parmesan. Wouaouw. Pas mauvais en fait. Je dirais pas bon, parce que le goût anisé prononcé me gênait toujours, mais l’association avec le parmesan lui allait bien.

    Ni une, ni deux, voilà le résultat des expériences qui m’ont mené au fenouil.

    fenouil sauvage menacé par une arme, dans un geste de non résistance.

    gratin de fenouil aux clémentines

    Ca, c’est vraiment la recette « je veux oublier qu’il y a du fenouil dans le plat »

    Comme toujours, rien de compliqué. J’ai coupé en tranches deux fenouils et une demi patate douce, et hop, dans un plat a gratin avec une clémentine elle aussi en petits morceaux.

    Par dessus, de la crème (de ce que l’on veut!) mélangée à des raisins secs, un peu de safran (ouais, on sort l’artillerie lourde au départ ^^) et de la cannelle. On mélange, hop, hop, hop!

    Pour finir, j’ai recouvert d’un mélange chapelure/curcuma/parmesan.

    Au four pendant 1h30 à température moyenne. (140/150°) puis dix minutes sous le grill.

    Et me voilà amie avec le fenouil pour la première fois.

    Gratin de fenouil cardamome citronnelle.

    La phase « je met moins d’autres aliments pour noyer le fenouil ». Du coup c’est encore plus simple.

    Et….on a été super fans. Complètement transcendés. En fait, c’est devenu un de nos plats favoris. Dingue…

    Bref, toujours deux fenouils en tranches (on est deux, j’aurais peut-être du préciser), dans un moule ou plat allant au four (moi j’avais mon moule à cake….^^) et de la crème mélangée à de la cardamome, ainsi qu’une tige de citronnelle émincée.

    Recouvert de parmesan et zou, au four pendant 1h à 180°. J’ai mis la plaque du four au dessus de mon plat pour que ça ne grille pas trop vite (j’ai un tout petit four…)

    Ah ben, le mélange citronnelle fenouil….mmmmh.

    Voilà, j’avais prévenu, pas de recettes proprement dites ici mais des idées d’associations et de cuisine simple. Pas de précuisson qui me prend trop de temps et me fait passer l’envie de cuisiner quand je n’ai pas le temps ou la motiv’ (et si on allait au resto?). Là, ça prend cinq minutes de préparation et ça déboîte. Le pouvoir de la flemme : on trouve plein d’idées pour se faciliter la vie!