Le Caméléon en Robe Rouge.

L’origine du caméléon en robe rouge.

Je marche entre les rayons, le regard absorbé par les différentes couleurs et matières qui chatoient autour de moi. Les lumières artificielles du magasins me plongent dans une transe elliptique déclinée en divers tissus qui me semblent danser tout autour de moi. Je passe ma main sur un vêtement, caresse son galbe encore ferme de vêtement neuf, apprécie leur douceur qui, je le sais, enserrera bientôt mon corps.

A ce moment là, j’oublie.

J’oublie la réalité du monde qui se cache derrière cet étalage de promesses. J’oublie les petites mains qui ont travaillé pour les fabriquer, j’oublie les multinationales qui pillent les ressources du monde, j’oublie les inégalités, et j’oublie même les idées préconçues de genre. Je me laisse juste aller à ce plaisir fugace, à la recherche de l’achat qui sera le bon, qui me transformera en femme fatale, ou tout du moins me donnera l’impression d’être plus belle que jamais. Ce costume à qui je confierais le soin de relever l’image que je n’arrive pas à redorer juste de moi même. Une splendide robe rouge attire mon attention. Je cherche fébrilement, fouillant ses sœurs jumelles afin de trouver celle qui s’adaptera à ma taille, soulagement lorsque je trouve, et sans attendre, je fonce l’essayer dans les cabines.

C’est bien sûr à moitié déshabillée (entendre le tee-shirt coincé autour de la tête et les bras emmêlés) que ma sœur décide d’ouvrir le rideau pour voir le résultat. Cris, grognements (pour ma part), rires (pour la sienne) et promesses de tortures futures plus ou moins violentes, je me dépatouille et referme le rideau avec panache dans l’espoir de mettre un peu de dignité dans tout cela. Une fois rentrée dans la robe de mes rêves, je n’ose bien sûr pas sortir de la cabine pour aller voir à quoi je ressemble, et ma petite sœur est partie suite à mes menaces. C’est malin.

Je risque un œil à travers le rideau, personne en vue, je crapahute jusqu’au miroir et ouvre un œil indécis sur ce que j’y vois. Je me trouve plutôt jolie, même si je ne suis pas habituée à porter de telles choses. Ma raison revient à ce moment là, doutes et culpabilité me hantent et m’appellent à ne pas participer à ce système de surconsommation.

Tiraillée entre ces deux sentiments, j’affiche tout mon scepticisme sur mon visage, et c’est ainsi que ma mère, qui arrive à propos, me décrypte et m’enjoins à me faire plaisir pour une fois et surtout, insiste sur le fait que cette robe, ben elle me va super bien et tout ça, que tu es belle, hein madame vous trouvez pas, tu vois la dame elle le dit aussi…

En même temps, tu voulais qu’elle réponde quoi ?

Ma sœur revient à ce moment là en me tendant les boucles d’oreilles qu’elles m’ont acheté. Je suis touchée, me rappelle d’une phrase qu’elle m’avait offerte : tu ne veux pas fermer les yeux, ok, mais tu peux cligner des yeux parfois.

Et me retrouver avec ma famille à partager une vie plus classique, ça me repose, ça me fait du bien, et j’ai besoin de me sentir bien en ce moment. Je dois réfléchir à ce que je veux de ma vie, et pour cela, je décide de me plonger totalement de l’autre côté du miroir. Va pour la robe ! Et je vais aussi prendre des collants tant qu’à faire !

Toute cette histoire, sur quelques jours, s’est finie avec une capeline, du maquillage, quelques bijoux, une paire de talons faramineux et des sorties où je profitais de la force que mon attirail me donnait. Se sentir forte sur ses talons, voilà bien un sentiment que je ne connaissais pas, et je dois le dire, c’était grisant.Une démarche qui d’un coup commence à devenir sûre d’elle, et les hommes qui soudain se retournent sur ton passage, presque intimidés pour certains. Un pouvoir presque animal qui donne à ton regard la braise qui fait fondre la glace de tous les iceberg dans lequel tu le plantes. Et les gens qui t’écoutent, même lorsque tu parles de sujet où d’habitude l’attention diminue au fur à mesure qu’ils se disent « oh, mais c’est une hippies/originale/artiste/activiste/et j’en passe-bref-différente…, c’est normal qu’elle pense ainsi ».

Avec mon nouveau style, les discussions commencent, on se demande comment j’en suis arrivée à penser comme ça, on me pose des questions, comment changer ses habitudes de consommation, comment vivre plus naturellement, n’est ce pas trop difficile… C’est incroyable, mais pour la première fois, de mes proches aux inconnus, tout le monde commence à voir la personne que je suis, loin des idées préconçues qui me collaient à la peau auparavant. Et là, je peux exprimer la différence que je voulais pouvoir arborer, mais qui, lorsqu’elle est cachée sous un vernis, paraît soudain plus compréhensible et digne d’intérêt.

Ce masque social me tend aussi l’appât de cette attraction que je suscite autour de moi lorsque je déambule dans mon apparat. Ah ! Séduction quand tu nous tiens ! Quel pouvoir sur nous même et sur les autres !

Je me sens à une intersection de vie.

Je suis dans la possibilité de me couler dans ce plaisir, d’être entourée de ceux que j’aime, d’être écoutée, de ne plus galérer jour après jour juste pour mes besoins primaires, de pouvoir m’octroyer un plaisir quand je le souhaite, d’avoir un peu de légèreté dans la vie. Arrêter de tout le temps me poser des questions sur comment améliorer le monde à mon échelle, arrêter de culpabiliser dès que je fais quelque chose que je sais être un vote, commercial mais vote quand même, pour le monde de demain que je n’approuve pas. Un peu par égoïsme, parfois par ignorance, souvent par fatigue. Fatigue de trouver d’autres solutions, de prendre plus de temps alors que je n’en ai déjà pas assez me dis-je, de me sentir seule alors que je vois tout le monde qui s’en fout.

Je pense aux possibilités que cela implique : sans tourner le dos à mes idéaux, je peux aussi utiliser mon nouveau super-pouvoir de caméléon pour diffuser des idées, sensibiliser, agir de l’intérieur. Et vivre à côté de cela une vie confortable, et agréable. Me poser, construire quelque chose. Agir, mais sans pour autant vivre autrement que ceux qui m’entourent. Et surtout, grâce à cela, me débarrasser de ma peur du lendemain, savoir que j’aurais les moyens de subvenir à mes besoins, de voyager, de prendre du plaisir à découvrir le monde, faire la gamine devant une souris dans un parc d’attraction, me payer des heures d’escalade, de tir à l’arc, dix caisses de bonnes bières, un parapente, un saut en parachute, un stripteaseur pour une soirée entre copines ou une ballade dans la poche d’un kangourou… (même si l’idée de se balader dans un utérus est vraiment dégueulasse. Ne me remerciez pas de vous avoir mis cette idée dans la tête, c’est cadeau.)

Tellement de choses deviennent possibles avec de l’argent…

Mes récents achats m’ont donné l’envie d’en faire plus, parce que la sensation du vêtement neuf ne dure pas, son éclat se ternie, et l’impression de changement qu’il procure aussi. Et pour finir, avoir mon cocon, celui dans lequel j’aurais l’impression que rien ne peut plus m’arriver lorsque j’y entre. Partir travailler le matin, et me laisser aller sans culpabilité à me faire un bon repas, un bon film, un bon verre, une bonne partie de jeux vidéo, parce que je l’aurais bien mérité après une bonne journée de travail. Avoir chaque journée prise, ne pas avoir le temps de penser à tout ce qu’il se passe, regarder le journal et y penser quand même, du coup filer des sous à Greenpeace, et pourquoi pas m’inscrire dans une asso, faire du bénévolat de temps à autre, et laisser à d’autres le soin et la galère de se révolter.

A la rigueur faire une manif de temps à autre si elle est pas loin et que j’ai le temps. Et encore, ça me saoule les manifs. Je suis souvent d’accord avec les manifestants, mais bon, c’est pas pour moi. C’est tout juste si j’ai conscience de ce qu’il se passe en politique,j’ai autre chose à faire de mes week-end. Samedi soir j’assiste à une course de kangourous. C’est devenu une vraie passion.

Oui, je me coulerais bien dans cette petite vie heureuse. En fait, aujourd’hui, j’en ai la possibilité. J’ai l’offre d’emploi la plus géniale que l’on peut imaginer, il ne me reste plus qu’à abandonner ma liberté pour cette sécurité. Et je le répète, n’oublions pas que je suis une froussarde. Alors, ça fait rêver, je peux vous le dire.

Au fil de mes pensées, de mes rêves de sérénité et de plaisir, je remarque déjà qu’il y a moins de place pour le « agir », et que le caméléon risque de perdre son pouvoir à changer d’apparence. Qu’il y a de plus en plus d’envies qui viennent se greffer au doux programme de ce que je pourrais faire lorsque je serais sur les rails de la consommation facile.

Quand prendrais je le temps d’aller à la rencontre des gens qui tentent de construire cette existence alternative ? Comment pourrais je encore prétendre faire un pont entre deux mondes si je choisis de ne vivre que dans l’un des deux ?

Et alors que je recherchais depuis des années à savoir dans lequel de ces mondes j’étais vouée à évoluer, je comprend que celui qui veut faire le lien, celui qui joue au caméléon, balancera éternellement entre deux univers qu’il se doit de comprendre et d’explorer. Que mon caractère dispersé et disparate est ma meilleure arme, l’indispensable atout qui me pousse à transcender mes peurs de l’inconnu pour mieux comprendre la diversité, dans la globalité du monde qui m’accueille.

Mais je réalise aussi à quel point je suis sensible au confort et à l’appel du divertissement ; voyages, jeux vidéos, instruments de musique, bustes en bronze des pompiers du calendrier, petite maison à la campagne, amis, famille, pompiers du calendrier en chair et en muscles… Tout cela est tellement tentant. Je m’y perdrais à coup sûr. Je suis comme tout le monde : j’ai envie d’être heureuse. Et tout cela me rendrait sûrement heureuse, non?

Alors quoi ?

Je suis une éternelle insatisfaite me direz vous.

Certainement.

C’est d’ailleurs je pense la raison de mes éternelles pérégrinations, parce que, croyez moi ou non, je suis tellement effrayée par tout que, malgré des années d’aventures, je continue à avoir très peur avant chaque départ face à ce qu’il risque d’arriver. Tellement peur que je suis toujours à un poil de cul de tout annuler et de m’enfoncer dans mon canapé. Heureusement l’expérience m’a prouvé qu’à chaque épreuve j’arrivais à rebondir (comme un kangourou, oui). Alors je fonce, tout en me demandant éternellement pourquoi je m’inflige cela.

Et bien je crois que voilà la réponse.

Quand le caméléon en a marre de sa robe rouge, il remet ses grosses chaussures de marche et part à la rencontre d’horizons inconnus pour avoir de nouvelles histoires à raconter lorsqu’il la remettra, décrivant les différents mondes qui existent à ceux qui n’ont pas la possibilité de les explorer. Dévoiler le plus honnêtement possible ses sentiments, ses angoisses et ses incertitudes, et surtout ses propres incohérences.

Parce que l’on est tous face à ce maelstrom de contradictions, le caméléon les observe, les vit, les décortique, et remet sa robe rouge pour raconter ses découvertes de son point de vue.

Juste au cas où un jour ça servirait à quelqu’un.

Dans un univers ou un autre, du moment qu’on y trouve des pompiers et des kangourous.

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