Jouer à pile ou face sur l’autoroute

Un de ces week-end coup de tête où tu t’attends à quelque chose et où dès que tu arrives, tu comprends que rien ne se passera comme tu le croyais.

Tout commence dans la mauvaise humeur parce que tu as mal aux jambes, que tu en chies pour te déplacer de la table à la chaise, et que franchement les gars, vous auriez pu me dire qu’on partait à une manif ! On était quand même partis pour un week-end musique/montage de projets artistique en mode chill-out affalés dans le salon, alors qu’est ce que je fais au dessus d’une autoroute, à glisser dans la boue pour descendre les quelques mètres de dénivelé qui y mènent ?

J’ai beau avoir râlé tout mon possible la veille au soir, tenté la pitié pour que l’on me laisse agoniser tranquillement à la maison en attendant le retour de tout ce beau monde, ces infâmes voyous que j’appelais mes amis m’ont traîné de force sous prétexte que si j’étais d’accord avec leur cause, je me devais de venir manifester moi aussi.

Ah ben tiens !

Comment vous expliquer : oui, je suis contre l’aéroport, tous les gros projets qui nécessitent de tabasser la nature à gros coup de pelleteuse en général d’ailleurs, non je ne sais pas ce qu’est réellement une ZAD, mais la discussion a commencé à vraiment m’effrayer quand vous avez parlé du sérum phy à utiliser en cas d’envoi de lacrymo à la gueule par les forces de l’ordre, (au passage, fut un temps n’appelait-on pas la police « les gardiens de la paix ? ») sans compter le passage ou vous utilisiez le mot courir, qui, au vu de mes jambes en convalescence, me donne autant de chance qu’un lapin borgne et unijambiste (un côté l’oeil, l’autre côté la jambe) face à un guépard affamé. Ce qui veut dire même pas la possibilité au lapin de faire un regard spécial « grands yeux ouverts qui brillent et t’attendrissent » (et oui, rapellez vous, il est borgne)

Face à l’inadmissible intransigeance de mes tortionnaires, je commence par me traîner vers cette fameuse autoroute et suis attrapée par une bande de joyeux manifestants qui, me voyant dans une position inconfortable, viennent m’aider à descendre en un seul morceau et m’abreuvent de bière une fois arrivés.

Le breuvage me redonne un coup de fouet et là, je lève les yeux sur ce qui m’entoure.

En un clin d’oeil, toute bougonnerie envolée, je réalise que je suis à pied sur une autoroute bondée d’êtres humains, tant et tant que je n’arrive à voir au loin la fin de cette marée de chair.

Je prend le temps d’observer les panneaux d’indication routière, qui, lorsque l’on n’avance pas à plus de 100km/heure, semblent grotesque tant ils sont énormes. Mon attention s’ouvre au son, et je réalise soudain, effarée de ne l’avoir entendu avant, que je suis a quelques mètres d’une batucada improvisée qui donne à cette manif un goût de bonne humeur festive.

En avançant plus loin, je vois des enfants, des papys, des mamies, plein de gens que je ne m’attendais pas à trouver ici. Mais en même temps, qu’en savais-je ? Je n’avais jamais réellement participé à ce genre de choses.

Je repense à l’image qui en est véhiculée en générale et mesure directement le fossé. Je commence à discuter profondément des raisons qui animent tout un chacun d’être ici et tout d’un coup, je me sens toute petite.

Moi qui l’ouvre toujours pour râler, il était temps que j’utilise ma mauvaise humeur légendaire pour autre chose que faire chier mes potes ou refaire le monde à travers des paroles uniquement. Même si communiquer est important, s’exprimer en groupe publiquement a quand même un autre standing…

Moi qui ai toujours cru avoir très peu d’idée préconçues, j’ai pris au fil de ma journée claque sur claque en pleine tronche.

J’ai aussi découvert le début d’une force.

Mais tout cela, c’est après que je peux le dire. Sur le moment même, je me laissais entraîner par la vague, de rencontre en rencontre, d’arrêts musicaux en arrêts musicaux, de prise de conscience à l’éloignement de mes peurs.

Au final, nous repartons en voiture pour rentrer chez mes amis, mes gentils amis qui m’ont poussé au delà des limites que je ne savais même pas avoir. Je me sens d’humeur songeuse, je reste silencieuse et personne ne perce ce moment de flottement. Je sors un stylo et laisse mes émotions se déverser.

« Qu’étais-ce ? Peur ou désinformation ? Pourquoi avais-je si peur ? Pourquoi croyais-je à ces idées de violence sous-jacente ?

Espoir. Dénué ? Ne sont-ce pas des idéalistes ?

Amour. Si présent, partout autour de moi. Réunion de ces gens au cœur ouvert. Mais qui de cette ambiance ou de cet élan, cette raison, cette cause nous transcende au delà de tout.

Doutes. Eloignés maintenant, bien que présents. Bien que l’envie, enfin en vie, je suis dans le déni de cet esprit, simple survie.

Nécessité. Car enfin au fond de moi, je ressens l’au-delà, loin des mots, sans concept, juste en filigrane, l’absolu sentiment : le tous ensemble et enfin, le reflet étendu de ce que l’on nomme respect.

Vérité ? Je ne pourrais dire cela, car chacun en soi résonne de l’écho de cette voix sans nom.

Chacun en soi raisonne au propos d’un murmure qui refuse l’abandon »

Ce fut le ressenti direct qui m’envahit.

Et bien que je sais qu’il y a tout de même la violence qui arrive après, j’ai appris à connaître dans les temps qui ont suivi les gens qui vivent le quotidien de cette survie, et à comprendre le traumatisme ancré dans l’esprit de ceux qui ont survécus à l’évacuation de Sivens, et à la perte d’un camarade sous leurs yeux incrédules et impuissants face à une autorité qui a pour elle des moyens que le citoyen n’a pas à sa disposition, et dont il ne veut peut être pas. Alors qu’il n’y a pas la police d’un côté et les citoyens de l’autre, car tous sont les éléments fondamentaux du peuple: des êtres humains, je constate pourtant une méfiance réciproque.

Et à ces moments là, je repense à ce que l’on apprend dans les écoles de police.

Être là pour garantir les libertés.

Où s’est-on perdus entre temps pour en arriver à cette animosité ?

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