Voici une petite nouvelle que j’avais écrite dans le cadre d’un concours organisé par la médiathèque de la ville de Josselin. Le texte devait commencer et finir sur une phrase imposée. Ce qui est très drôle, c’est que nous sommes passés près de Josselin quelques semaines plus tôt sans nous y arrêter. Ce qui est sûr, c’est qu’après m’être renseigné sur cette ville à l’occasion du concours, ça m’a donné envie de la visiter pour de vrai ! La prochaine fois, je m’y arrêterais !

En arrivant à Josselin par le car, la première sensation qui lui vint fut le regret. Une déception si intense que les larmes, qu’il essaya en vain de juguler, lui montèrent aux yeux. Il arrivait dans ce lieu qui, en plus d’être à l’origine de toute cette histoire, semblait sortir d’un passé majestueux. C’est après avoir récupéré son bagage dans la soute et s’être approché du château qu’il réalisa qu’au lieu d’arriver par cette banale route, il aurait pu arriver par le canal afin de se fondre dans la splendeur environnante. Il ne sut dire pourquoi cela le rendit soudain si désespéré, mais l’instant lui paru irrémédiablement gâché. Alors il pleura, comme une damoiselle, une petite fille qui a perdu son chien, une jeune mariée abandonnée au pied de l’autel par son promis, bref, d’une manière totalement inadéquate pour un gaillard de presque deux mètres tout en muscles. Du moins c’est ainsi qu’il aurait encore pensé il y a quelques jours ; pleurnicher comme une fillette. Mais il n’était plus le même et savait qu’il ne redeviendrait pas celui qui s’était façonné dans l’abnégation au fil des ans. Comment ne pas aborder l’avenir avec terreur ? Pourtant, se livrer à cette terreur n’étant pas un choix envisageable, sa venue à Josselin était irrémédiable et ses larmes une simple constatation : la dualité le poursuivait. L’endroit était bien trop merveilleux pour cacher en ses entrailles l’engeance de son mal-être. Il ne pouvait ainsi plus nier son fond douloureux, essayer de le noyer dans une musculature puissante, écrin de chair transformant son corps en sarcophage afin de contenir ses émotions, ses souvenirs et leurs absences.
La grandeur du château des Rohan, une fois arrivé à ses pieds par la rue du canal, réduisait ses deux mètres d’humanité à un grain de poussière. Un grain de poussière qui venait pour tuer son père. Il ne savait de lui que ce que sa mère lui avait laissé comme souvenir : la photo d’un homme assis sur le parapet du quai fluvial. Un bien maigre indice, rien ne lui permettant d’imaginer que cet homme vivait encore ici, ou même vivait encore. Mais il lui fallait parachever ce pèlerinage pour accepter ce qui allait bouleverser son existence. Il n’était plus qu’un homme rongé par cette haine qu’il avait tant et si bien ensevelie sous son implacable armure. Il venait combattre la génétique, mettre fin à la transmission inconsciente des traumatismes familiaux, se libérer de sa chaîne héréditaire. Tant pis pour ce qui lui arriverait après, il en serait le dernier maillon. Croyait-il au destin ? Sûrement pas. Mais pourtant aujourd’hui il l’implorait de mettre sur son chemin un indice, de le diriger d’une main sûre vers celui par qui tout avait commencé, et par qui tout finirait, celui qui le ferait naître encore une fois. Aussi ne fut-il pas surpris de le trouver,ayant l’air de l’attendre, assis sur le même parapet, des bateaux bleus en contre-bas.
– Je t’attendais plus tôt. C’est fou ce que tu ressembles à ta mère, lui dit-il comme si tout cela était normal et prévu de longue date. On va louer un bateau, histoire d’être tranquilles.
L’eau clapotait, l’atmosphère était de celle qui précède les tempêtes, douce et sereine d’apparence. Les promeneurs sur les berges, voyant cette scène au loin, ne pouvait qu’imaginer un père et un fils partageant un moment de complicité. Parce qu’il n’y avait pas doute, le père avait beau dire qu’il ressemblait à sa mère, il ne pouvait nier qu’il en était bien le géniteur. Encore cette dualité pensaient-ils tous les deux, sans se douter qu’ils se faisaient mutuellement écho. Quand le père se décida à prendre la parole, il avait conscience de son rôle : il lui revenait d’abréger les souffrances de son rejeton. Comme son propre père, son grand-père avant lui et sûrement une infinité d’hommes de sa lignée auparavant, il allait expier la faute d’un autre. Il avait bien tenté de couper court à cette malédiction en s’éloignant de son fils, mais même ainsi, le mal avait rongé le petit ; et le voilà, prêt à reproduire les gestes du passé, sans même se douter qu’il en était ainsi. A son tour, il prit le temps de lui raconter leur histoire, celle de la malédiction familiale, qui condamnait chaque fils au parricide, reproduisant cette violence qui valut au lointain patriarche d’être maudit. Le père releva la tête pour regarder une dernière fois son fils dans les yeux, à travers le brouillard de ses propres larmes. Le moment était venu.
En partant de Josselin par le car, il fut soulagé de ne pas être venu par le canal. Sinon, il n’aurait pu voir Notre-Dame du Roncier en ce jour du Grand Pardon avant d’arriver au quai fluvial. Telles les aboyeuses venant à Josselin pour être délivrées de leur propre malédiction, il avait profité de la procession. Il allait enfin pouvoir devenir père sereinement. Tendant l’oreille, il s’étonna que la ville reste calme alors qu’il entendait encore résonner les cloches de la basilique en lui comme si elles ne devaient jamais s’arrêter.
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