La cigale et la fourmi, histoire d’un chamboulement.


Ai-je toujours été une fourmi différente ?

Y a-t-il d’ailleurs des fourmis différentes ? N’ai-je pas juste eu l’occasion de vivre une situation différente, qui m’a mené à penser autrement ? N’importe quelle fourmi, dans ma situation, aurait-elle réagit ainsi ? Et maintenant que mon regard est autre, que dois-je faire ? Rester et parler de mon expérience ? (tout le monde s’en fout) Chercher si d’autres fourmis différentes existent ailleurs ? (histoire de me sentir moins seule) Partir et peut-être du coup continuer a changer ? (flippant).

Étais-je heureuse avant tout cela ? Je ne sais pas trop. J’étais une ouvrière parmi les autres, et j’étais fière d’accomplir mon devoir, comme toutes mes camarades. La valeur du travail était celle qui régissait notre existence, et il me semblait n’avoir besoin de rien d’autre. Les jours se ressemblait, et aucune question ne venait perturber mon quotidien. Les choses étaient simples, je reniflais, j’avançais, je trimbalais, je surfais sur le N.E.T.

Ah ! Le Nuage d’Ecoute et de Trophallaxie, ce merveilleux réseau qui permet à chacune d’entre nous de papoter et de s’échanger de bons petits plats ! Un petit creux ? Trop d’aliments dans ta poche abdominale ? Un petit mot sur le N.E.T. et ces deux problèmes n’en seront plus un ! Une rencontre, une régurgitation et le tour est joué ! On en profite pour discuter, avant de repartir travailler dans de meilleures conditions.

Maintenant, je ne peux pas dire que j’étais heureuse.

Attention, je n’étais pas malheureuse, ni mal du tout d’ailleurs ! Je n’avais tout simplement pas cette notion dans ma vie. Cela peut sembler étrange, mais au fond, je n’étais pas préparée à me poser des questions. Je devais juste suivre mon chemin, le chemin des fourmis, et me poser la question du bonheur n’était pas un choix envisageable ; perte de temps et donc de performances. C’est qu’il y a les quotas à respecter !!

Mais je me rend compte que je ne vous ai même pas encore raconter les fameux événements qui me plongèrent dans ces affres existentiels ! Voilà encore une preuve du chaos actuel de ma vie. Moi qui ai toujours été organisée et concise, je me perd même dans mon discours !

Commençons donc par le commencement. Je vous épargnerais le « il était une fois », car l’on sait bien ce qu’il était : moi, et tout le blabla des paragraphes précédents.

Vous connaissez sans doute le début de l’histoire, la cigale a frappé pour me taxer a bouffer, je l’ai envoyé danser, choquée que cette bestiole sans prévoyance souhaite parasiter mon existence. Je voyais bien qu’elle tentait de m’arnaquer, en parlant d’intérêts, car comment aurait-elle pu ne serait ce que me rembourser le moindre prêt consenti.

Fariboles !

Prête à lui claquer la porte au nez, je la vis me prendre au mot, et se lancer dans une danse, tout en chantant une drôle de ritournelle.

« C’est ta propre vision des prévisions de provisions ! Ma prédilection pour les provisions se passe de prévisions. Mais je te fais la prédiction qu’il y en aura profusion sous peu ! »

Son langage était étrange, et sa danse ridicule, comme tout mouvement du corps inutile d’ailleurs. Pourquoi se mouvoir si ce n’est pour travailler ? Pourquoi s’exprimer si ce n’est pour raconter quelque chose de concret ? Où trouver à manger, qui s’occupe de quoi, quelles sont les instructions ?

Bref, je ne savais pas pourquoi je n’avais toujours pas claqué cette satanée porte. Peut-être était ce à cause de ce truc bizarre qui m’arrivait, les traits qui se tirent vers le haut, des soubresauts étranges qui me secouaient les estomacs et ces bruits étranges qui m’échappaient.

« Hahahahahaha !!! »

Je m’arrêtais, épouvantée par ce qui venait de m’arriver. J’avais ri. Bien-sûr, je n’ai pas de suite compris, et cela m’inquiéta donc énormément. Encore une notion qui m’échappait. Mais le résultat était là : sans savoir pourquoi, j’avais laissé cette insupportable cigale entrer chez moi pendant ce petit moment de flottement.

L’avais-je invitée ou s’était-elle faufilée pendant mon hébétude ?

Peu importe. Elle était là, et je n’osais plus la mettre dehors. Devrais-je vous avouer que j’étais curieuse de comprendre ce qui m’était arrivé, voir de réitérer l’expérience ? J’ai un peu honte, mais voilà : telle est l’effroyable vérité.

Un sentiment de légèreté s’était emparé de moi après son petit numéro, et il continua de s’amplifier durant la soirée. La cigale était un hôte particulier, je n’avais jamais connu personne dans son genre. Elle m’expliqua ce qu’était le rire, et me fis plusieurs démonstrations de ce qu’elle appelait l’humour. Plus je riais, plus je me sentais légère. Tellement que je crois que c’est en planant que je suis allée chercher de quoi se faire un vrai festin dans le garde-manger !

« Ne t’avais-je pas prédit profusion de provisions ? »

J’avale de travers, elle est gonflée quand même. Mais ça me fait rire. Quel étrange pouvoir quand même. C’est vrai, j’ai partagé un peu de ce que j’avais amassé, mais n’avais-je pas découvert la merveilleuse force du rire en échange ? Et plus j’y pensais, plus j’avais le sentiment de n’être pas si généreuse face à la cigale, car ces quelques heures de joie, et je le pense, valaient bien plus qu’un repas, aussi gargantuesque fut-il.

« Je n’aurais jamais pu imaginer que tu me rembourserais ce que tu me devais tout en ingurgitant ce que tu m’empruntais, avec les intérêts en plus ! »

La cigale rigole. Je comprend que je viens de faire ma première blague. C’est fou comme ça vient vite, et sans prévenir !!

Le lendemain matin, je trouvais ma cigale installée dans le salon, totalement absorbée par ce qu’elle m’expliqua plus tard être des « gammes ». Elle y synchronisa des mouvements étranges, semblants voués à l’extinction au ressenti du brassage d’air intense prouvant leur absurdité. En gros, si tu veux attraper quelque chose, va droit au but, et ne tourne pas dans tous les sens en agitant tes bras autour de ta tête. Ca ne rime à rien. C’est de l’art, me répondit-elle en chantant, et je restais les yeux scotchés devant ses acrobaties. Un peu impressionnée je dois dire. Après ce qu’elle appelait un salto arrière, je me mis à l’observer différemment. Malgré l’apparente anarchie de ses cabrioles et de ses onomatopées, je commençais à percevoir une histoire, un sens, et un indéniable…travail. Plus de doute, il n’y avait pas d’anarchie dans ce spectacle, mais des pas millimétrés, et des mots. Ils étaient chantés, ils étaient rythmés bizarrement, et plein de fioritures qui noyaient le propos essentiel, n’allant pas droit au but, mais plus j’écoutais, plus naissaient en moi des images, des questions, des émotions. Qu’était ce que ce langage aux détours superflus ? C’est de la poésie, me répondit-elle.

Pour moi qui respectait tant le travail, ce fut un choc lorsque je réalisais que ce que je pensais jusque là n’être que l’apanage des oisives cigales, était aussi né d’un travail (je crois qu’elles appellent ça de l’entraînement, c’est en tout cas le mot qu’elle répétait tout le temps quand je lui demandais comment elle faisait ça). Inlassablement, elle répétait, et moi je l’admirais : je n’aurais pas cru que cela puisse être aussi exigeant.

C’est pour quoi je m’inquiétais tout d’abord lorsque ma cigale s’assit simplement au bord de la fenêtre pour regarder la neige tomber. D’abord, c’est toujours pareil la neige qui tombe, des flocons qui arrivent du ciel pour s’écraser au sol, ou pire, sur toi. Rien de bien passionnant, mais ils avaient l’air de plonger ma nouvelle amie dans un état catatonique. Ensuite, ça faisait bien cinq heures qu’elle faisait ça. En gros….qu’elle ne faisait rien. Et je dois dire que je n’appréciais pas, comme toute fourmi digne de ce nom, que l’on ne fasse…rien. Chaque minute compte, chaque acte compte, chaque seconde se doit d’être utile. Ca a beau être l’hibernation, il y a toujours de quoi faire. Ranger et faire toutes les petites réparations de la maison, améliorer l’installation, cuisiner ses conserves, et plein d’autres petites choses dont on a pas le temps de s’occuper pendant la période chaude. Ou tout simplement se reposer, pour emmagasiner de l’énergie avant la reprise. Bien se reposer pour être prêts à se dépasser au travail est aussi un des Devoirs des fourmis. Alors passer du temps à ne rien faire….sans dormir….pourquoi ? C’est de la création, me répondit-elle d’un air absente.

J’étais encore une fois tiraillée entre offuscation et curiosité. Comment ne rien faire pourrait-il être créateur ? Avais-je partagé ce que j’avais avec quelqu’un qui se permettait de ne rien faire à des moments de sa vie ? N’étais-ce pas intolérable de se dire que j’avais travaillé sans relâche pendant qu’elle s’octroyait des moments de « rien » ?

Je me noyais dans mes pensées, passant de l’énervement face à ce « rien » qui résonnait dans mon esprit, à l’apitoiement sur moi-même lorsque je repensais à toute la joie que la cigale m’apportait et que je n’arrivais pas à décider qui de mon énervement ou de cette joie était le plus légitime. Et je regardais les flocons tomber. Je voulais clarifier mon ressenti. Je n’avais jamais eu besoin de le clarifier jusque là. Tout était à sa place, tout était parfait. Et voilà que je commençais à me poser des questions inutiles. Je griffonnais machinalement sur une feuille de comptes tout en regardant ces idiots de flocons qui tombaient bêtement. Peut-être pas si bêtement pensais-je, avec le vent, on dirait un peu la danse de Cigale. Je gribouillais, je regardais, je réfléchissais, je me débattais avec plein de nouveaux concepts desquels naissaient de nouvelles émotions, bref, je pataugeais dans la boue du « rien ».

Quand, un infini plus tard, je ressorti de cette transe (encore un mot qui me vient de Cigale), je réalisais que j’avais représenté ma perdition sur ma feuille de compte. Ca ne ressemblait à rien, pas un arbre, pas une fleur, pas un animal. Rien. Étais-cela, la représentation du Rien ? Pourquoi était-il alors aussi le Tout ? D’où venaient ces questions ? Avaient-elles seulement des réponses ? Et pourquoi ne pouvais-je arrêter de regarder ce…dessin ? Je trouvais ça…beau. C’était bel et bien une création. Mes questions étaient des créations ! Ce temps de Rien mêlé au Beau, de la chute de neige à la chute d’idées, une réponse quand même avait trouvé son chemin.

Oui, le « rien » était créateur.

Tout à fait. J’avais disjoncté.

Esprit en pagaille, mots inutiles, concepts abstraits, je ne me reconnaissais plus. Et je m’en foutais, mais alors, complètement. Je dessinais, perdue dans l’immensité du Rien qui est le Tout. Ce sont mes amis qui tirèrent la sonnette d’alarme, juste après avoir essayé de leur expliquer ce concept, en prévenant le Conseil des Fourmis de mon comportement inhabituel. Cigale me dit que ce ne sont pas de vrais amis, mais je ne vois pas en quoi la délation serait un problème. Évidemment, sa réflexion fait quand même naître un tas d’autres questions que je rajoute sur le tas précédemment entamé. Ca fait quand même un paquet d’années que je fais mon devoir sans rechigner, n’aurais-je pas le droit de profiter quelques instants des bienfaits du Rien ? Finalement, l’évidence du bien-fondé de la délation me pèse sur le cœur, bancale.

Les bienfaits du Rien…. Cette phrase n’aurait eut aucun sens pour moi avant la Neige. Avant le Beau des mots. Avant les Dessins. Avant Cigale.

Me voilà donc au moment T. Suis-je une fourmi différente ?

Alors que mon procès va commencer, je m’interroge sur mon avenir. La route était là, bien tracée devant moi, mais j’ai emprunté le petit sentier d’à côté. J’ai vu qu’il y avait plein de petits sentiers alentours. Comment, pourquoi ne les avais-je jamais aperçus ? Non, cette question n’est pas vraie. Pourquoi les avais-je donc ignorés ? Car je me rappelle finalement de chemins fantomatiques qui parfois me troublaient.

Je ne dois pas être la seule. Si les Mots et les Gestes m’ont touchés, si grâce a eux le Rien m’a offert ses trésors, alors je saurais sûrement, grâce à leur aide, dessiner les contours des chemins fantastiques qui bordent la voie unique. Pour que chacun soit libre de les emprunter si l’envie de faire un détour les prenaient.

En regardant à nouveau le tout premier dessin que j’avais fait, celui sur la feuille de comptes, j’y vois cette fois les chemins, tortueux et sinueux, enchevêtrés, telle des vagues, tumultueuses, se déchirant les unes et les autres. Un renfort de qualificatifs nécessaire pour vous le décrire : le Rien était bien quelque chose finalement, au delà du concept.

En fait…je vais rester. Je vais plaider ma cause. Au pire je serais condamnée à bosser quelques temps en nursery. On n’y voit pas beaucoup le soleil mais beaucoup de mioches, c’est vrai que c’est cruel, mais je survivrais. Finalement, je vais aussi rencontrer d’autres fourmis. Comme moi. Et je vais changer aussi. Encore. Mais quand je sortirais, on créera la première école d’art des fourmis, avec une cigale comme professeur. Scandale, exclamations, horreur ! Mais aussi, timidement, engouement, délivrance, bonheur !

Je ne deviendrais jamais comme Cigale, j’aime trop la routine apaisante de mon travail. Mais je ne renoncerais pas au droit de choisir de faire un détour de temps à autre sur les chemins avoisinants ma route. Le temps du Rien m’a donné des idées, de beauté, de légèreté, et je compte bien les appliquer à mon quotidien. Je m’accorderais quelques séances de Rien, pour laisser voyager mes idées, dessiner quelques nouvelles voies, que je pourrais emprunter ou snober. Mais toujours je les verrais : la beauté du choix. Et surtout, maintenant, je regarderais les cigales d’un œil nouveau, sans juger de leur oisiveté apparente, car si leurs existences sont faites de tant d’entrainements et de questionnements, je leur laisse avec plaisir le soin de se torturer le cerveau pour créer ! Je me contenterais d’aller les admirer en spectacle, c’est bien moins éprouvant !

A chacun ses chemins !

2 commentaires

  1. Super Bien Écrit !!! Intéressant, captivant, drôle, sans parlez des fabuleuses rhymes qui font danser le texte et apporte une touche « à l ancienne » qui fait vraiment du bien. Texte léger et profond à la fois, on s’amuse et on est forcé de se poser des questions également. BRAVO ALINE 🍋🔥

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